La nouvelle


Holm Marrakech


YASMINA KHADRA


Sofitel Marrakech Palais Impérial


Yasmina KHADRA


Holm Marrakech

Il y a trente ans, j’étais venu à Marrakech me soustraire aux vertiges de Paris.
J’étais prêt à échanger mille clinquants illusoires contre un bout d’oasis, à troquer les enseignes au néon des Grands Boulevards contre le miroitement d’un mirage tapi au fond du désert. Les fortunes blasphématoires et l’ostentation ne seyaient plus à mon âme. J’avais besoin de ne plus me focaliser sur mon nombril, de ne plus traquer de plis sur mon smoking, de ne plus retourner les langues pour voir ce qu’elles taisaient.


Paris me déshumanisait.
Le fallacieux brouillait mes repères.
J’avais peur de ce que j’étais en train de devenir dans le tumulte des conquêtes et des vanités.

– Tu vas trop vite en besogne, m’avertissait mon père, ancien cheminot élevé au compte-gouttes, le visage marqué par les galères. Lève le pied, fiston.


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Je m’interdisais de l’écouter.
Ne comprenait-il pas que je le vengeais de l’ensemble des misères qu’il avait dû subir pour nous épargner ses déconvenues ?

– Je ne me suis jamais plaint de rien, me rétorquait-il avec ce stoïcisme qui m’avait toujours révolté. La frugalité n’est pas un tort, mais une raison. Il faut savoir se contenter de peu.

Mon père était un damné. Il se méfiait de ce qui ne le faisait pas souffrir. Il avait mis un temps fou avant de comprendre qu’il était possible de changer le cours du destin, que l’on n’héritait pas forcément de la déveine de ses parents… Lorsque je l’avais invité à l’inauguration de mon tout premier magasin, il était resté sans voix, persuadé qu’il s’agissait d’un canular. Puis, au fur et à mesure que je réussissais dans la vie, il s’était détendu.

– Jure-moi qu’il ne s’agit pas de coups fourrés, insistait-il.
– Je le jure.

Il m’avait accordé le bénéfice du doute, allant jusqu’à accepter,


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non sans une certaine gêne, les cadeaux faramineux que je lui faisais.
Je crois qu’il était heureux pour moi. Pudique, il ne laissait pas grand-chose transparaître de ses émotions mais j’étais certain qu’il était fier de moi.
Ensuite, devant l’ampleur de ma boulimie, il s’était mis à prendre ses distances, repoussant mes largesses, boudant mes fêtes, déclinant mes invitations au voyage. Il n’appréciait guère la qualité de mes amis et voyait d’un mauvais œil ces courtisans qui essaimaient autour de moi avec l’enthousiasme fébrile d’une nuée de mouches autour d’une sucrerie.


– Qui sont ces types ? me demandait-il.
– Des potes.
– Ils étaient où quand tu tirais le diable par la queue ? grommelait-il, sceptique.

Mon père était quelqu’un de simple. Son humilité était son refuge. L’excès l’épouvantait autant que la fausseté. Mon monde ne lui convenait pas. Il lui trouvait un éclat de vitrine aussi


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tranchant qu’un bris de verre. Quelque part, il le confondait avec un miroir fissuré où les reflets s’intercalaient pour cacher leur jeu.
Un soir, il était venu me rendre les clefs de la voiture que je lui avais offerte et celles de la belle demeure que j’avais construite pour lui, et il était retourné vivre dans son taudis d’antan, parmi ses compagnons d’infortune, un ramassis de prolétaires réformés, ridés comme des melons, qui ne savaient rien faire d’autre que se retrouver au bistro du coin pour griller des cigarettes immondes à l’ombre de leurs vieux souvenirs.
Il n’est plus jamais revenu fouler de ses savates pourries mes tapis volants.
Je n’avais appris son décès qu’une semaine après son enterrement, tellement j’étais occupé à féconder mes investissements.
Au village, les voisins me regardaient avec mépris. Ils ne voyaient ni ma grosse cylindrée ni mon costume de monarque. À leurs yeux, je n’étais qu’un parvenu oublieux de ses origines, un fils indigne qui n’avait pas su être là lorsque son père avait eu besoin de lui.


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Ce fut dans le regard torve qui m’incendiait au détour des ruelles que je pris conscience du monstre que j’étais devenu.
Après m’avoir ébloui, les feux de la rampe m’immolaient. Il me fallait descendre de mon nuage, remettre les pieds sur terre, me découvrir un soupçon d’authenticité dans un monde où rien ne venait du cœur, où tout se calculait, les alliances et les connivences, les opportunités et les coïncidences, les rencontres aux allures de traquenards et les coups de foudre aussi tonitruants que les colis piégés. À Paris, dans mon monde à moi, le moindre sourire était un placement, la moindre poignée de main se voulait contrat.
C’était terrifiant.
J’étais terrifiant.

J’avais le sentiment de perdre considérablement au change, que mon chiffre d’affaires, mes partenaires, mes conquêtes me délestaient de l’essentiel de mon être, que je n’étais plus qu’un joker gagnant, un atout majeur, un tremplin idéal pour les profiteurs, une poule aux œufs d’or pour mes putains…
J’avais besoin de réclamer un temps mort pour reprendre mes sens ; j’avais besoin de prendre du recul par rapport à ce qui


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m’arrivait, à ce qui m’emportait telle une crue vers je ne savais où. Je m’étais rendu compte que les choses ne sont pas ce que nous croyons, que nous nous accommodons de ce qui nous arrange, souvent à nos dépens.
J’étais jeune et beau. J’avais la main verte, un pouvoir d’alchimiste ; j’étais une sorte de Midas tant tout ce que je touchais engrossait mes fortunes.
On m’appelait Crésus.
Mes courtisans étaient légion. Ils gravitaient autour de mes bonnes humeurs avec une voracité insatiable. Loin de m’écœurer, leur faim me rassurait. N’étais-je pas aussi sollicité qu’un faiseur de miracles, aussi couru qu’un gala de charité ? Pour quelqu’un parti de rien, c’était le nirvana. J’avais la légitimité de ma mégalomanie, la souveraineté de mon univers. Ce que je possédais, de ma collection de bolides au contenu de ma trousse de toilette, je l’avais conquis. Je ne devais rien à personne. Et j’aimais claquer mon fric comme un dompteur de lions son fouet. Paris me mangeait dans la main. Pas un notable, pas une star ne résistait à mon charisme. Moi, le petit prince aux pieds nus, débarqué en métropole les poches vides


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et le cœur vaillant, ayant gravi les marches, une à une, jusqu’au faîte de mon empire, et survécu aux naufrages et aux banqueroutes, moi, Jean Gastel, dont le nom se voulait sésame dans la faune diaprée des hautes sphères, il m’arrivait parfois de m’autoriser à me prendre pour dieu.
Il me fallait me rendre dans le désert.
Seul un prophète désintéressé pouvait me rappeler à l’ordre.

C’est à Marrakech que j’ai compris que l’homme a décidé de devenir riche pour se réinventer. Que la richesse est un dédoublement de la personnalité né d’une mutinerie contre soi-même. C’est aussi à Marrakech que j’ai découvert que la pauvreté est ce qui nous rapproche le plus de notre authenticité… À Marrakech, les gens étaient des gens. Boutiquiers, marchands ambulants, maquignons, montreurs d’ânes ou crieurs, cireurs de chaussures ou chasseurs de clients, ils étaient des gens qui vaquaient à leurs occupations avec un rare discernement. Rien ne semblait les éblouir plus qu’un sourire, rien n’était en mesure de les combler mieux


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qu’un salut ou une poignée de main. Ces êtres sublimes se nourrissaient d’eux-mêmes. Ils avaient l’art de s’apprécier, la sagesse de ne rien exiger.
Le dépaysement me ramenait constamment à cette question : Et moi ? Qui étais-je au juste ? Un chiffre d’affaires ? Un bonheur autiste ? Une marque déposée ? Un investissement potentiel ?... La proximité de ces êtres simples et besogneux, qui ramaient dur pour joindre les deux bouts et qui paraissaient confiants, me rendait à moi-même et aux autres. J’étais un homme parmi les hommes.
Un ami marocain avait mis à ma disposition une modeste demeure du côté de la palmeraie. C’était un coin peinard où le bruissement des feuillages cadençait le pépiement des oiseaux. L’aube s’y levait avec la grâce d’une odalisque privilégiée et le soir s’y couchait avec la délectation d’un noceur rassasié. Un calme olympien y officiait. Il me suffisait de m’isoler à l’ombre d’un arbre pour me soustraire au chahut des vivants. Je crois que je touchais du bout de mes cils le pouls des rêveries. Un verre de thé à la menthe, un gâteau aux amandes, une grillade sur la braise, et j’étais à deux doigts de


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m’évanouir à travers mille quiétudes… Était-ce cela la félicité ?
Je vivais en ermite. Incognito et ravi de l’être. Mon sommeil était tellement profond que, lorsque je me réveillais, le soleil était déjà à son zénith. Je ne pensais à rien et passais le plus clair de mon temps à vétiller. Je m’intéressais à de petites choses, à la forme d’une herbe, à l’aspect d’une pierre, et cela me divertissait. Paris était loin. Marrakech me lâchait du lest. Je renaissais au monde avec un plaisir que je ne soupçonnais même pas.
Il y avait un banc séculaire sur la véranda. Un banc en bois massif chargé d’histoires et bordé d’une calligraphie inextricable. Lorsque je m’y laissais choir, j’avais le sentiment de convoquer tous les personnages qui l’avaient occupé l’espace d’un répit post-digestif. Pour la première fois depuis que je régnais sur mon empire, je ne voyais plus en chaque siège un trône. J’étais redevenu un simple sujet, un homme sans panache qui prenait de l’air en s’écoutant vivre. Je pouvais rester là des heures entières, à grignoter des fruits secs et à siroter une orangeade, certain que pas un roi, pas un nabab n’avait ma chance… J’étais bien… J’étais en paix.


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Je n’avais pas vu passer la semaine. Le temps s’était fait aussi discret que le domestique qui veillait sur ma cure. Pas de téléphone. Pas de télé. Pas de radio. J’étais à l’abri de tout, et de moi-même. Je voulais ne répondre à rien. Ne tressauter à aucune sonnerie. Ne rien savoir des convulsions du monde.
Parfois, quand le soleil atténuait ses coups de massue, je sortais flâner. Sans guide. Sans point de chute. J’aimais prendre une ruelle au hasard et la suivre jusqu’à ce qu’elle se perde dans les ramifications labyrinthiques de la médina puis, les pieds en feu et le cœur léger, je m’attablais à une terrasse rudimentaire et restais là jusqu’à ce qu’une autre ruelle me happe J’observais les femmes emmitouflées dans leur djellaba, leur marmaille aux trousses, et me demandais quel visage elles cachaient sous leur ajar, quel regard elles décochaient aux badauds, quel sourire elles esquissaient aux quolibets qui fusaient çà et là ; j’observais les muletiers et les charretiers se frayant miraculeusement un passage dans la cohue, au milieu des venelles étroites assiégées par les étals des boutiquiers ; j’observais les clients marchandant avec une habilité tranquille, qui des ustensiles de cuisine, qui des


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babouches, qui de la friperie venue des pays de grisaille et d’ouragans ; j’observais les vendeurs de thé itinérants traquant les soifs et les essoufflements, le geste imparable et le service de haute voltige… C’était un spectacle magnifique. Un soulagement. Je sentais ma tête se vider tel un abcès et mon âme s’oxygéner à grande pompe. J’en oubliais jusqu’à la faim, jusqu’à l’heure de rentrer.
Marrakech, à cette époque, était une résurrection permanente.
J’ai tout aimé de cette ville.
J’ai aimé ses gens, ses sautes d’humeur quand, sans crier gare, le sirocco nous lançait ses poignées de sable à la figure et nous obligeait à nous emmurer dans nos chambres, son ciel poussiéreux, ses horizons éperdus, ses charmes évanescents et ses générosités intarissables.
J’ai aimé à l’instant où j’y ai débarqué. Les saltimbanques et les charmeurs de serpents m’apparurent telle une allégorie : tout relève de l’usurpation – mon épopée parisienne en premier. Chaque acrobate me renvoyait à mes propres acrobaties de jeune nabab ; chaque danseur travesti me rappelait mes déguisements de négociant émérite. À l’époque, Marrakech


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n’était qu’une grosse bourgade embusquée derrière ses fables. Une oasis narguant la nudité ocre du désert. Un fantasme ébouriffé qui s’agrippait désespérément à ses vergers, indissociable des mirages pavoisant un lointain sans cesse fuyant.
Et c’est là-bas, à Djemáa el-Fna, que mon destin a bifurqué. Je me délassais dans un square ombragé, un œil sur les fidèles qui investissaient la mosquée El Koutoubia, l’autre sur la cohue engrossant l’esplanade, lorsqu’une femme voilée de la tête aux pieds avait surgi devant moi. Je ne voyais que ses yeux rieurs et ses petites mains ridées étoilées de henné. Le soir s’étirait doucement sur la cité tandis qu’une brise s’évertuait à défaire les poches caniculaires. La vieille femme m’avait dévisagé un moment avant de me prendre le poignet avec la précaution d’une rebouteuse tâtant une fêlure. Elle avait promené un doigt sur ma paume et m’avait dit :

– Vous avez la main heureuse.
– Il paraît, lui avais-je concédé, amusé.


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Elle avait levé les yeux sur moi. C’était comme si elle soulevait une tenture sur mes plus intimes secrets.

– Et vous ? Êtes-vous heureux ?

Sans me laisser le temps de réagir, elle m’avait demandé de la suivre et avait foncé droit sur la médina. Je l’avais suivie comme un enfant.
J’ignore combien de temps nous avions crapahuté au milieu des foules bigarrées et combien nous avions traversé de ruelles. Par moments, à force de rencontrer les mêmes visages et de déboucher sur les mêmes gargotes, j’avais l’impression de tourner en rond. Puis, la nuit entoila les êtres et les choses, et nous arrivâmes devant un riad bouffé par les palmiers ; une vieille bâtisse aux murs lézardés qu’une porte en bois vermoulue gardait des indiscrétions. À l’intérieur, il y avait un jardin hirsute quadrillé d’allées efflanquées. Une petite fontaine roucoulait derrière une haie sauvage. Le patio était en ruine. Il donnait sur une grande pièce que des cierges colossaux éclairaient comme une chambre mortuaire. La vieille femme


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s’était volatilisée. Seule une jeune fille, assise en tailleur sur une natte, hantait les lieux. Ses mains translucides étaient posées dans le creux de sa robe et son visage, tourné vers le sol, disparaissait sous une chevelure d’un noir de jais.

– Bonsoir, lui avais-je dit.

Elle n’avait pas bronché.
J’attendais le retour de la vieille. En vain. La jeune fille semblait se recueillir. Je percevais à peine sa respiration.

– Peut-on m’expliquer ce qui se passe ?

Elle avait relevé le menton. Ce fut comme si une force invisible me catapultait à travers les airs. Ce visage ! Jamais je n’avais vu un visage aussi flamboyant, aux pommettes pourpres semblables à deux fruits sacrés, au nez si droit qu’on l’aurait cru dessiné par un artiste et aux yeux immenses, d’un noir anthracite, brillants comme deux constellations, qui me traversèrent de part en part tels des fuseaux célestes. J’étais en


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lévitation. Dans un tourbillon de lumière. Pareil à un feu follet perdu parmi des feux d’artifice.
J’étais face à la Beauté. La beauté vraie. Pure. Cosmique.
J’étais prêt à renoncer à mon empire, aux mirages du désert et à tous les néons de Paris pour être là, encore une minute, encore une seconde, absolument persuadé que je divaguais, que j’hallucinais, incapable de me résoudre à l’idée que j’étais le plus chanceux des hommes, le plus privilégié des veinards…
La fille devait avoir dix-huit ans. Pour moi, elle n’avait pas d’âge. Elle était un bout d’éternité. Mon cœur menaçait d’exploser dans ma poitrine. Je ne sentais ni mes jambes ni le sol sous mes pieds. Si elle ne m’avait pas désigné un coussin drapé d’un caftan, à côté d’elle, je me serais écroulé.
J’avais voulu dire quelque chose. Son doigt de fée s’était posé sur mes lèvres, les scellant d’un coup.

– Ici, on ne parle pas, m’avait-elle murmuré.

Sa voix cristalline avait chantonné à travers toute mon âme.


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– Qui es-tu ?
– Mon nom est Ahlam… Vous êtes venu chercher la paix à Marrakech. Le bonheur est en chacun de nous. Il suffit de tendre la main pour le cueillir.

Joignant le geste à la parole, elle avait tendu la sienne, m’avait pris le menton entre le pouce et l’index et, plongeant son regard au plus profond de mon être, elle s’était substituée à mon destin.


Aujourd’hui encore, je ne me souviens pas de grand-chose. Je sais seulement que j’avais connu l’extase dans son ivresse absolue, que j’avais été heureux et que j’avais souhaité que le soleil ne se lève jamais.
Je ne me souviens pas non plus de comment j’avais quitté le riad. Groggy, j’avais retrouvé les ruelles de la médina, ses frénésies et ses foules. Des mioches me regardaient passer comme si j’étais un fantôme. Les boutiquiers suspendaient leurs gestes pour me dévisager. Les badauds s’arrêtaient sur


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mon passage, ahuris. Qu’étais-je devenu ? Pourquoi cette stupéfaction ?… Le miroir d’un barbier me renvoya mon image. Même si j’avais l’air d’émerger d’une euphorie, j’étais toujours Jean Gastel.
Le chauffeur d’un taxi avait hésité longtemps avant d’accepter de me conduire à la Palmeraie. Durant le trajet, il n’arrêtait pas de m’observer à la dérobée. Il avait tellement hâte de se débarrasser de moi qu’il avait refusé mon argent. Il avait manœuvré en catastrophe et filé sur les chapeaux de roue.
Le domestique était resté bouche bée en me découvrant sur le pas de la demeure.

– Qu’est-ce qu’il y a ? lui avais-je demandé, excédé.

Il m’avait invité à le suivre dans le salon et m’avait montré les piles de journaux jonchant la table. J’en avais pris un, puis un deuxième ensuite, éberlué, un troisième, un quatrième… À la une de l’ensemble des journaux, il y avait ma photo et de grands titres qui s’alarmaient : Le milliardaire Jean Gastel a disparu… Jean Gastel, le golden boy de Paris, volatilisé… Enlèvement ou


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fugue ?…

– C’est quoi, cette mascarade ? m’étais-je écrié.
– Mais, monsieur, toute la planète vous cherche. À la télé, à la radio, partout on ne parle que de votre disparition… La police marocaine, les services français, des détectives engagés par vos sociétés remuent ciel et terre pour vous retrouver. Même Sa Majesté a été contraint de faire une déclaration. Vous n’avez plus donné signe de vie depuis un mois…
Un mois !

En quelques heures, la Palmeraie fut envahie par des journalistes venus des quatre coins de la Méditerranée. Caméras, micros, antennes paraboliques se bousculaient autour de la demeure. Des agents de recherche marocains et français bataillaient pour parvenir jusqu’à moi. Tous voulaient savoir où j’étais ces trente derniers jours… Un moment, j’avais soupçonné un gigantesque canular, mais ce que je lisais sur les visages était trop sérieux. Qu’avais-je à répondre ? Pour moi, il ne s’agissait que d’une nuitée… Un mois !… J’avais


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disparu pendant un mois !… Comment le croire ?
Un avion privé m’arracha au tohu-bohu de la Palmeraie et me ramena à Paris. Là encore, c’était le délire. Les grandes chaînes de télé me harcelaient, la presse écrite me traquait. Tous les jours, des pages entières m’étaient consacrées, me livrant à toutes sortes de fabulations. Un magazine alla jusqu’à supposer que j’avais été enlevé par des extraterrestres. Je me cachais, fuyais les journalistes comme la peste. J’avais beau jurer que j’ignorais ce qu’il m’était arrivé, ils revenaient à la charge, galvanisés par mon hébétude.
Il fallut des mois et d’interminables déménagements pour retrouver un soupçon de répit.

– Tout de même, finit par me lâcher mon meilleur ami, tu ne vas pas nous faire avaler que tu ne sais pas où tu as été pendant trente jours et trente nuits.
– Puisque je t’ai dit que j’ai juste découché une nuit.

Il éclata d’un rire qui me rendit fou furieux. Plus jamais mon meilleur ami ne remit les pieds chez moi. Je le congédiai sans


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appel et gommai son souvenir de ma mémoire.


Les années ont passé.
Chaque mois d’avril, je retournais à Marrakech essayer de comprendre ce qui m’était arrivé dans ce riad que je n’avais pas réussi à retrouver, ce que j’avais fait de ce mois de disparition qui s’imprimait dans ma vie telle une page blanche.
Une seule fois, il y a dix ans, j’avais cru reconnaître Ahlam dans le jardin Majorelle. Le temps de courir vers elle, elle s’était évanouie parmi les feuillages.
J’avais arpenté de long en large la médina, de jour comme de nuit ; aucune trace de ce patio bouffé par les palmiers.
Plus tard, mes proches revinrent sur l’épisode de mon « ascension ». Ils voulaient percer mon secret, savoir ce qu’il était advenu de moi durant ces trente fameux jours où quelque chose m’avait ravi au chahut de la terre. Ils n’obtinrent rien. Je n’avais rien à leur révéler. Puisque je n’en savais rien.
Avec le temps, on se mit à dédaigner cette histoire invraisemblable. Dans leur intime conviction, les gens étaient


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persuadés que j’avais manigancé tout ça pour faire parler de moi et m’inventer une légende.
À l’usure, je finis par me ranger à leur avis. Il y avait, dans mon histoire, un ridicule qui me dépassait. J’en avais presque honte. Pourtant, chaque année, chaque mois d’avril, je me surprenais à errer dans la médina, espérant déboucher sur ce patio où Ahlam m’avait offert son corps contre trente jours de ma vie.

Plus de trente ans après, j’y pense encore et n’arrive pas à me rappeler comment, entre les bras diaphanes d’une jeune fille de dix-huit ans, je m’étais dilué dans le Bonheur absolu sans en garder le moindre repère. À Marrakech, le dernier des badauds connaît mon « histoire. » Dans la rue, les gens se retournent sur mon passage en souriant. Cela me gêne énormément, mais j’ai appris à vivre avec.



Ce soir, des amis marocains fêtent mon anniversaire au Jad Mahal, un restaurant huppé de Marrakech. Dans l’intimité. Après


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le dîner, je demande à être seul. Je veux marcher un peu. Les nuits de Marrakech m’ont toujours apporté de l’apaisement…
J’arpente les remparts de la médina jusqu’au carrefour, ensuite je rebrousse chemin, les mains dans le dos, l’esprit ailleurs, à peine interpellé par les attouchements furtifs auxquels s’adonnent de jeunes couples haletants sur les bancs.
Je suis bien. Dégrisé.
Je rejoins l’hôtel Sofitel, les mollets cisaillés, les tempes pétillantes, reste quelques minutes à contempler le jet d’eau à l’entrée de l’hôtel, puis je gravis les marches qui conduisent au hall où une poignée de touristes discute, répandue sur les canapés.
Je vais m’installer au bord de la piscine, déserte à cette heure. Les doigts entrecroisés derrière la nuque, je m’allonge sur un banc et laisse mon regard s’éparpiller à travers les étoiles. Une brise bruit dans le feuillage alentour. J’ai envie de fermer les yeux et de m’assoupir tout de suite.
Soudain, une odeur… un parfum… une senteur délicate, reconnaissable entre mille, me renvoie trois décennies plus tôt, dans un patio en disgrâce… Je me retourne, et Ahlam est là,


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assise sur le banc d’à côté, enveloppée dans son voile de jadis, les yeux plus grands que l’horizon, aussi splendides que l’aurore…
Je ne suis ni surpris ni ému. Juste soulagé de constater que je ne suis pas fou, que mon aventure avec cette houri a bel et bien eu lieu.
Ahlam n’a pas vieilli d’une ride. Son visage juvénile rutile tel un joyau de toutes les flammes de ses dix-huit ans.

– Où tu étais passée ? lui demandé-je.
– Je suis là, c’est ce qui compte.
– Tu m’as manqué comme ce n’est pas possible.
– Je sais…
– Pourquoi ?
– Vous n’étiez pas encore prêt.
– Tu penses que je le suis, ce soir ?

Elle ne me répond pas.
Je veux tendre la main vers elle, mais je crains de ne rencontrer qu’obscurité. Si elle a toujours dix-huit ans, trois décennies


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après notre première rencontre, c’est la preuve qu’elle n’est pas réelle, que je divague. Elle perçoit mon désarroi et me prend par le poignet. Je sens nettement l’étreinte de ses doigts et le souffle de sa respiration sur mon visage curieusement transi.

– Quel rêve es-tu ?
– Le vôtre, monsieur Gastel.
– J’ai cessé d’y croire.
– Personne ne renonce à son rêve, monsieur Gastel.
– Aujourd’hui encore, je passe pour un fou aux yeux de certains.
– Ce n’est pas grave…
– Pourquoi es-tu revenue ?… Je n’ai plus l’âge des songes.
– Tout a une fin, monsieur Gastel.
Quelque chose d’acéré, comme une serre de rapace, se referme sur mon cœur et le relâche aussitôt. J’ai peur, mais je sais que je ne reculerai pas. Dans ma tête défilent, à une vitesse vertigineuse, les visages aimés, les mines détestées, les paysages familiers, mes joies et mes peines, mes alliés et mes ennemis, les femmes qui m’ont couru après et celles que je n’ai pas réussi à rattraper… Et rien ne me secoue plus fort


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que mon propre pouls coincé dans la main d’Ahlam. Tout me paraît dérisoire, sans relief ni consistance…

– Viens, me dit-elle en se levant subrepticement.
– Oui, bredouillé-je… emmène-moi là où aucun chahut ne fausse mon répit… Prends-moi dans tes bras et garde-moi contre toi jusqu’à la fin des temps… Et surtout, ne me rends jamais plus à ce monde de frénésie absurde et d’intranquillité…

Elle me sourit.
Je suis prêt. Sans crainte et sans regret.


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Frédéric Vitoux
Sofitel New York
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Denise BOMBARDIER
juillet 2011
La Femme qui aimait les îles
Denise Bombardier
Sofitel Bora Bora Marara Beach & Private Island
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Benoîte GROULT
juin 2011
Le Jour où je suis devenue vieille
Benoîte Groult
Sofitel Munich Bayerpost
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Denis LABAYLE
mai 2011
Le Concert luxembourgeois
Denis Labayle
Sofitel Luxembourg Le Grand Ducal
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Tahar BEN JELLOUN
avril 2011
Un pigeon à Amsterdam
Tahar Ben Jelloun
Sofitel Legend The Grand Amsterdam
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Philippe BESSON
mars 2011
Brève rencontre à Londres
Philippe Besson
Sofitel London Saint James
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Patrick POIVRE D'ARVOR
février 2011
La Mort atroce de Victor Hugo
Patrick Poivre d'Arvor
Sofitel Luxor Winter Palace
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Neil BISSOONDATH
décembre 2010
Good morning, monsieur Roussin
Neil Bissoondath
Hôtel Scribe Paris
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Daniel ARSAND
novembre 2010
Rencontres strasbourgeoises
Daniel Arsand
Sofitel Strasbourg Grande Île
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Gonzague SAINT BRIS
octobre 2010
Mais où est donc passée l'horloge du désir?
Gonzague Saint Bris
Sofitel Fès Palais Jamai
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Pierre VAVASSEUR
septembre 2010
Cherche-moi
Pierre Vavasseur
Sofitel Lyon Bellecour
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Jean-Marie ROUART
juillet 2010
La Fin d'un rêve bleu
Jean-Marie Rouart
Medina Essaouira Hotel Thalassa Sea & Spa
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Delphine DE VIGAN
juin 2010
Week-end en amoureux
Delphine de Vigan
Sofitel Marseille Vieux Port
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Eduardo MANET
mai 2010
La Fiancée de la mer
Eduardo Manet
Sofitel Agadir RoyalBay Resort
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Akli TADJER
avril 2010
Retour aux sources
Akli Tadjer
Sofitel Algiers Hamma Garden
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Catherine ENJOLET
mars 2010
Au balcon du ciel
Catherine Enjolet
Sofitel Rome Villa Borghese
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Yasmina KHADRA
février 2010
Holm Marrakech
Yasmina Khadra
Sofitel Marrakech Palais Impérial
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