La nouvelle


Un pigeon à Amsterdam


TAHAR BEN JELLOUN


Sofitel Legend The Grand Amsterdam


Tahar BEN JELLOUN


Un pigeon à Amsterdam

Il aimait se mettre à la terrasse d'un café, quand le soleil n'est pas trop envahissant, fermer les yeux et penser à des histoires sans intérêt. Il commandait un jus d'orange frais qu'il dégustait lentement. Il aimait ces petits plaisirs et se disait que le Maroc était tout compte fait un pays merveilleux. Ses oranges étaient sucrées, restées naturelles ; les serveurs aimables et gentils. Il fut réveillé de ses rêveries par une voix chaude, celle d'une jeune femme brune à la beauté énigmatique. Elle lui demanda s'il l'avait reconnue. Bien sûr, c'était l'amie de son dentiste qu'il avait rencontrée dans une fête à Marrakech après une exposition d'un peintre irlandais. Il se souvenait de cette femme qui avait perturbé tous les hommes présents par sa manière exceptionnelle de danser sur des rythmes orientaux. Sous les applaudissements elle était montée sur une table et était entrée en transe, jouant avec sa longue chevelure, avec sa poitrine et ses yeux qu'elle fermait puis ouvrait pour faire quelques clins d'œil. Elle n'était pas professionnelle ; elle était bien mieux : elle avait la danse dans le sang, et d'après les regards hallucinés des hommes, on pouvait imaginer ce qu'elle faisait de cette sensualité dans l'intimité.


Tahar BEN JELLOUN

Il l'invita à s'asseoir et lui recommanda l'orange pressée. Elle lui dit qu'un verre de vin blanc aurait été mieux. Mais une femme buvant du vin à la terrasse d'un café de Casablanca ne peut être qu'une putain ou une touriste occidentale. Donc va pour l'orange ou le citron pressé.

Ils parlèrent de tout et surtout de choses anodines. Tout d'un coup, elle rompit le rythme et lui dit : « Nous avons une conversation bien convenue. Nous parlons comme si nous étions dans un feuilleton égyptien ou marocain, d'ailleurs ça revient au même, ils battent le record du néant et de la vulgarité. Et les gens aiment ça.

- Je ne sais pas si les gens aiment ça ou bien si l'on considère qu'ils ne méritent que ça et on le leur fabrique. »

Il l'invita à déjeuner. Elle n'était pas libre mais lui promit de le rappeler avant la fin de la semaine. Quand elle partit, il la regarda s'éloigner et l'imagina toute nue sous sa robe printanière. Il avait envie d'elle et cela, elle le savait dès qu'elle s'était adressée à lui. Simple intuition. Elle savait qu'elle


Un pigeon à Amsterdam

dégageait un érotisme certain et troublant. À trente ans, elle était parvenue au sommet de sa beauté et en jouait avec une maestria héritée probablement de sa mère ou d'une de ses tantes connue pour avoir été la maîtresse d'un personnage important de l'État. Il était content, curieux et inquiet. Il savait que ce genre de femme se joue des hommes avec cynisme et sans scrupule. Il se dit, elle doit être vénale.

Il ne connaissait ni son nom ni son prénom. Il décida de l'appeler Pandora en hommage au personnage joué par la sublime Ava Gardner dans le film d'Albert Lewin. On se souvient que cette belle femme, de par sa magie et son érotisme, détruisait tous les hommes qui l'aimaient. Elle était d'une autre planète et appartenait au fameux Hollandais volant qu'elle rejoignait sur son bateau à la fin de l'histoire.

La Pandora marocaine n'avait certes pas cette magie ni cette poésie qui rendaient la destruction de ses amants inéluctable parce qu'elle appartenait à une légende et les hommes ne le savaient pas. La Marocaine était bien faite, une brune animée par l'amour d'elle-même, et décidée à en jouer jusqu'à faire


Tahar BEN JELLOUN

baver les hommes et les mettre à genoux tout en pillant leur compte en banque. Mais cela il ne l'avait pas vu ni deviné. Ils dînèrent le samedi suivant au restaurant La Mer à la corniche de Casablanca. Elle était arrivée accompagnée d'une jeune étudiante en biologie qu'elle présenta comme sa meilleure amie. Elle n'était ni belle ni laide. Une fille quelconque, servant de faire-valoir à une femme qui avait encore besoin d'affirmer sa beauté. Après le dîner, ils allèrent dans une boîte de nuit à la mode. Il détestait ce genre de lieu, mais il tenait à ne pas contrarier Pandora qui lui donna le bras en marchant de manière à ce qu'il sente sa poitrine, ferme, contre lui. Tout d'un coup elle lui demanda : « Pourquoi tu ne t'es jamais marié ? 

- J'ai été marié, mais ça ne m'a pas réussi. Le mariage est un drôle de contrat ; tout le monde le signe et puis le trahit. C'est le plus grand malentendu de l'histoire de l'humanité. » Elle éclata de rire.

Vers deux heures du matin, il n'en pouvait plus. À cinquante-huit ans, il n'avait plus d'énergie pour ce genre de soirée. Il leur proposa de les raccompagner. Pandora fit la moue puis se leva


Un pigeon à Amsterdam

suivie de sa copine. Elle insista pour qu'il les dépose près d'une station de taxis. Il comprit qu'elle ne voulait pas qu'il sache où elle habitait. Il se dit, elle doit avoir honte de son quartier. Il n'insista pas. En partant, elle lui fit la bise en effleurant ses lèvres. Il était si fatigué que de toute façon il valait mieux que la soirée se terminât ainsi. Ils échangèrent les numéros de téléphone. Pandora lui murmura dans l'oreille : « Une fois qu'on a fait l'amour avec moi, on ne désire plus aucune autre femme ! »  Elle partit en courant pendant qu'il se demandait pourquoi elle lui avait dit cela.

Durant plus d'un mois, elle fut injoignable. Il laissait des messages mais elle ne rappelait pas. Il décida de ne plus lui téléphoner. Un soir, juste avant minuit, elle appela : « J'étais en voyage pour la société dans laquelle je travaille. » Il comprit que c'était un mensonge. Elle ne travaillait pas. Il le savait par déduction. Elle lui proposa de prendre un verre le lendemain. Il insista pour qu'elle vienne le prendre chez lui. Elle arriva accompagnée d'une autre fille, cette fois-ci plus jolie que l'étudiante en biologie, elle s'appelait Ibtihage et disait faire des études de notariat. Après tout pourquoi pas ? C'était plausible.


Tahar BEN JELLOUN

Alors qu'il était dans la cuisine en train de préparer le plateau des apéritifs, Pandora le rejoignit, se colla légèrement à lui. Il lui demanda pourquoi elle venait chaque fois avec une copine. Elle éclata de rire : « Mais c'est plus marrant à trois ! » Puis après un instant, elle dit : « Ne va pas t'imaginer des choses ! Nous sommes sérieuses ! ». 

Il décida de jouer le jeu jusqu'au bout en se faisant passer pour le pigeon idéal. Pandora sortit un moment pour aller acheter des cigarettes. Elle tarda ; Ibtihage l'invita à danser. Il comprit que c'était une invitation à passer à d'autres plaisirs. Son amie ne revint pas. Il coucha avec sa copine qui était experte en acrobatie sexuelle. Il se dit : il n'y a que des Marocaines pour être aussi libres, aussi sensuelles ; sous des dehors de petite sainte préparant le concours de notariat, Ibtihage est un ouragan !  Au moment de partir, elle lui demanda s'il pouvait l'accompagner en voiture, ajoutant : « À cette heure-ci les taxis ne sont pas sûrs. »  Il s'habilla et remarqua que la fille attendait quelque chose. Il refusait de croire qu'une étudiante en notariat arrondirait ses fins de mois en se prostituant. Non. Pas d'argent. Il lui promit de lui faire un cadeau. Dans la voiture, elle


Un pigeon à Amsterdam

n'ouvrit pas la bouche. Il la déposa dans une rue déserte et la vit courir avant d'entrer dans une maison.

Plus de nouvelles de Pandora. Il prit l'habitude de ne pas s'en offusquer. Sa copine disparut aussi. Des mois plus tard, il reçut un appel de Pandora qui était au chevet de sa mère hospitalisée dans une clinique de Casablanca. Elle se plaignait de la politique de la santé au Maroc, que seuls les riches pouvaient se faire soigner, que sa mère avait dû vendre des bijoux pour avancer le prix de l'opération. Il comprit qu'il fallait mettre la main à la poche et lui proposa de passer le voir. Il lui tendit un chèque de dix mille dirhams libellé au nom de la clinique Assalam. Elle lui dit : « Tu sais, ils sont pourris, ils n'acceptent pas les chèques, ils exigent des espèces ». Il le déchira et lui donna un autre chèque « au porteur ». Il comprit le petit manège, se dit que tirer un coup pour dix mille dirhams, c'était beaucoup.

Il l'appela la semaine d'après, prit des nouvelles de la santé de sa mère qui s'était rétablie. Tout allait bien. Elle revenait d'un petit voyage en Suisse où des amis l'avaient invitée à faire du


Tahar BEN JELLOUN

ski. L'envie de faire l'amour avec elle devenait obsédante. Il pensait à elle, voulait prendre sa revanche. Il la voulait, la désirait, tout en sachant qu'il avait affaire à une perverse ou à une femme dont la stratégie était basée sur l'intérêt, sur l'argent, le confort, le grand luxe.

Comment un homme averti allait-il tomber dans le panneau ? Il se disait : pas moi, non, à d'autres, moi, je suis aussi malin qu'elle, elle ne m'aura pas ! 

La société Sofitel lui proposa de participer à un programme appelé « Escales littéraires ». Il était invité à passer une semaine dans l'un de leurs palaces, n'importe où dans le monde. Il suffisait de rédiger un texte pour un livre collectif. Aucun thème n'était imposé. Liberté totale. Luxe et confort garantis. Il accepta d'aller au Sofitel d'Amsterdam. Il aurait pu choisir celui de Hanoï mais il avait décidé de ne plus faire de longs voyages. Il se contentait de l'Europe. Pourquoi Amsterdam ? Il avait un faible pour cette ville à cause de ses canaux, de ses vélos, et d'une douceur de vivre qui le changeait des turbulences de Casablanca ou de Paris. Il l'aimait aussi à


Un pigeon à Amsterdam

cause de la chanson de Jacques Brel. Il la fredonnait souvent : « Dans le port d'Amsterdam, il y a des marins qui chantent les rêves qui les hantent au large d'Amsterdam... »

Et puis il y a là le musée Van Gogh. Il l'appelait « l'ami Vincent, le frère à Théo ». Chaque fois qu'il vient dans cette ville, comme un rituel, il faut qu'il rende visite à l'ami Vincent et chaque fois il redécouvre les toiles japonisantes qu'on montre rarement. Il s'arrête longuement devant les esquisses et imagine ce petit homme plein de détresse fermer les yeux et se tuer à trente-sept ans. Durant les deux premiers jours, il fit son pèlerinage au musée Van Gogh, au marché aux fleurs, au Jordaan, quartier romantique dont il aimait les petites boutiques, les antiquaires et les charmants cafés.

L'hôtel était parfait. The Grand est une ancienne mairie transformée en palace par Sofitel. Un bâtiment de 1578. Tout le monde était aux petits soins avec lui. Le directeur, un homme grand et très avenant, l'accueillit chaleureusement. La chambre calme, spacieuse, le plafond haut et la salle de bains simplement magnifique. Il était dans un confort dont il appréciait


Tahar BEN JELLOUN

chaque détail. Cependant, malgré le luxe, la solitude était là et devint peu à peu gênante, insupportable. Il se souvint d'une nouvelle qu'il avait lue racontant le suicide d'un parrain repenti que la mafia italienne avait condamné à vivre dans le luxe et la solitude.

Il décida alors de faire appel à Pandora. Là, se dit-il, elle ne pourra plus jouer à cache-cache avec moi ; elle aime le luxe, les privilèges, le superflu qui brille, l'excellence et le rêve tel qu'elle le voit décrit dans les magazines où toutes les femmes sont belles et portent des diamants. Grâce à cette invitation, je vais pouvoir lui offrir tout ça durant deux ou trois jours, pas les diamants, mais au moins des moments hors du temps dans une suite faite pour l'amour. Elle aimerait et en raffolerait. Elle serait contente et se laisserait aller à des jeux érotiques et plus. Il les imaginait, les repassait dans sa tête comme un film remonté par ses soins. Elle se refuserait un moment à lui, ensuite s'abandonnerait avec volupté, charme et amour. Il la voyait satisfaite, réclamant de nouvelles prouesses sexuelles. Il se dessinait en héros infatigable, sans même un coup de pouce d'une de ces pilules qui font des miracles.


Un pigeon à Amsterdam

 

Ravie, heureuse, comme une enfant, elle criait de joie au téléphone. Il lui demanda son nom exact pour lui envoyer un billet électronique Casablanca-Amsterdam. Elle s'appelait Fatiha Bouazzazi. Il n'y avait pas de quoi avoir honte.

Elle arriva le lendemain toute pimpante, bien roulée dans un jean serré, un décolleté magnifique, le visage à peine maquillé. Il la serra dans ses bras, l'embrassa dans le cou. Elle s'abandonnait à lui pour quelques instants. Il commanda une bouteille de champagne. La fête pouvait commencer. Elle préférait le vin rouge. Il commanda une bouteille de saint-émilion 1990, une année sublime pour le bordeaux. Ils prirent tout leur temps, buvant sans excès, se racontant des histoires.

Elle se doucha, s'enveloppa dans le superbe peignoir épais et s'installa face à lui pour fumer une cigarette. Il voulut ouvrir la fenêtre pour faire partir la fumée. C'était impossible. Elle renonça puis dit : « Je suppose qu'ici on peut fumer quelques joints sans problème ! La Hollande est en avance sur tous les


Tahar BEN JELLOUN

pays européens. »

Après quelques verres et quelques rires, ils sortirent dîner dans un restaurant du centre-ville ; ils passèrent de canal en canal. Elle lui demanda comment s'appelait cette rivière. Il lui expliqua que c'étaient des branches de la rivière Amstel. Elle répondit : « Ah ! Amstel comme la bière ! » Il faisait beau, un peu froid. Ils parlèrent du Maroc, de la corruption qui se généralisait, de la condition de la femme, des enfants des rues, puis de la propagation de la prostitution féminine et masculine.

Après le dîner, ils firent une promenade dans De Wallen, le quartier chaud, et virent des femmes derrière des vitrines attendant le client. C'était la première fois qu'elle venait à Amsterdam. Elle avait entendu parler de cette exhibition et n'en croyait pas ses yeux. Elle eut un moment la nausée, détourna le regard et pressa le pas pour s'éloigner de ce quartier. Il y avait notamment une dame d'un certain âge, presque nue, fatiguée, debout devant un réchaud, faisant signe aux hommes qui s'arrêtaient. Il y avait là quelque chose de pathétique. Cette vie-là n'était pas rapportée dans les magazines en papier glacé.


Un pigeon à Amsterdam

 

En retournant à l'hôtel, il lui prit le bras, puis la main. Subtilement, elle retira la sienne sous prétexte de prendre dans son sac son téléphone. Il sentait son corps chaud et ne pouvait s'empêcher d'imaginer les moments de plaisir que cette femme allait lui donner. Il frôla sa poitrine dans un geste sans conséquence. Il s'en excusa. Elle parut étonnée. Ses yeux trahissaient quelque chose d'insensé : un feu, une flamme, une lueur brûlante, pas forcément de bonté. Il connaissait ce regard pour l'avoir essuyé une fois chez une gitane.

Il avait demandé une chambre avec deux lits joints. À cause de ses problèmes de sommeil, il préférait dormir seul. Fatiha s'enferma longtemps dans la salle de bains. Elle en sortit habillée d'une chemise de nuit rouge. Elle avait gardé son soutien-gorge et sa culotte. Il observa avec attention ses fesses quand elle se pencha pour prendre un objet, puis sentit déjà des érections. Elle était démaquillée, se planta devant lui comme une statue, lui dit : « Regarde-moi bien, non, mieux que ça, que tes yeux se baladent sur tout mon corps, ensuite tu les


Tahar BEN JELLOUN

fermes et tu retiens ce qu'ils auront bien vu ; tu les laisses fermés jusqu'à ce que le sommeil t'emporte. » Elle lui parlait sur un ton ferme, ayant à la main un livre d'un auteur américain. Elle glissa ensuite comme une sirène sous les draps de son lit. « Bonne nuit ! » lui dit-elle et elle se mit à lire ou plutôt à faire semblant de lire. Il pensa que le jeu avait commencé, s'approcha d'elle, se pencha sur son visage pour l'embrasser. Elle détourna la tête et le repoussa d'un geste à peine perceptible. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle était inaccessible sous la couette qui la couvrait comme une housse. Elle déposa le livre et ferma les yeux, décidée à dormir. Ce n'était pas un jeu.

Il lui demanda ce qui se passait ; elle lui répondit « Rien, j'ai envie de dormir, c'est tout ». Il revint à la charge : « J'ai envie de faire l'amour avec toi ! Depuis le temps que j'attends ce moment, tu ne vas pas te conduire avec moi comme une petite allumeuse ! »

Elle resta silencieuse, les yeux mi-fermés, puis dit : « Tu es comme les autres Arabes, il n'y a que le cul qui vous intéresse ;


Un pigeon à Amsterdam

tu n'es pas capable de passer un week-end avec une femme sans la posséder ? C'est terrible quand même, je pensais que j'étais avec un homme civilisé et me voilà avec un type qui ne pense qu'à me sauter, allez, je te pardonne, bonne nuit, on en parlera demain si tu veux... » Elle éteignit la lampe de son côté et s'endormit sans bouger. Il eut envie d'évoquer le contrat moral qu'elle avait accepté en venant le rejoindre dans un superbe palace. C'était sous-entendu. Il n'allait pas lui dire tu viens et puis on fait l'amour !

Il resta interloqué, ne sachant comment réagir. Cela dura un long moment. Son désir s'était éteint de manière brutale. Son sexe était tellement vexé qu'il prit la plus petite dimension jamais atteinte. Il eut du mal à s'endormir malgré le somnifère avalé. Il imagina plusieurs scénarios :

La réveiller et la mettre dehors sans ménagement. Non, ce n'était pas dans son tempérament.

La réveiller et l'obliger à s'expliquer vraiment et franchement. Cela ne servirait à rien parce que manifestement elle était de


Tahar BEN JELLOUN

mauvaise foi.

Appeler la réception et aller dormir dans une autre chambre. Ce qu'il fit. Malheureusement l'hôtel était complet.

Appeler un ami et lui demander conseil. 

Il s'habilla, descendit dans le hall et appela son meilleur ami qui, grâce au décalage horaire, ne dormait pas encore. Il était deux heures en moins au Maroc. « Sois gentil avec elle et en même temps montre-toi ferme, car en acceptant ton invitation à te rejoindre à Amsterdam, il est évident que dans son esprit elle n'allait pas jouer au bridge ou au scrabble. Sois patient et tu verras, demain elle sera à toi ; rappelle-moi pour me raconter la suite. »

Le matin, il avait le visage et l'âme froissés. Il se regardait dans la glace et avait envie de se gifler : je m'en veux d'avoir donné à cette gamine l'occasion de se moquer de moi ; je m'en veux ; il va bien falloir la faire céder ! 


Un pigeon à Amsterdam

Ils passèrent la journée dans les musées, flânèrent dans les ruelles, mangèrent légèrement ; pas un mot sur l'incident de la veille. Il attendait la nuit pour voir si cette fille était venue pour partager du plaisir avec lui ou bien juste pour profiter et se moquer de lui.

Le même scénario se reproduisit la deuxième nuit. Là, il se mit en colère, se leva et lui demanda de s'expliquer sur son jeu. Tout en étant calme et sûre d'elle, elle lui dit le fond de sa pensée : « J'adore faire l'amour, je ne suis pas une sainte, mais je n'ai pas envie de toi ; c'est comme ça ; tu ne vas pas m'acheter avec un week-end et en plus ça ne te coûte pas grand-chose, puisque tu es invité ; tu crois qu'avec ton billet d'avion tu auras des droits sur moi, sur mon corps ? Non, tu ne me toucheras pas. Nous sommes amis, pas amants. T'ai-je promis quelque chose ? Non, alors, où est le problème ? Calme ton ardeur et dors, va si tu veux chez les femmes derrière la vitrine, elles seraient contentes de te soulager ; allez, bonne nuit quand même ! Sans rancune. »


Tahar BEN JELLOUN

Il insista, parla de « contrat moral », ce qui la fit rire aux éclats et hurler : « J'aime ton esprit, pas ton corps ; tu es gras, et puis tu es vieux, nous avons presque trois décennies de différence ; est-ce que tu te rends compte ? Bon, on arrête ! Ne m'oblige pas à être cruelle. »

Il n'avait aucune envie de lui répondre. Il se sentit trahi, humilié. Il avait honte. Il s'était fait avoir. La journée suivante, il la passa seul prétextant avoir du travail urgent ; elle s'en alla se promener et ne revint que tard le soir. Elle lui fit la bise, fit sa toilette comme d'habitude et s'engouffra dans son lit. Pas un mot. Tôt le matin, il appela la réception pour commander un taxi pour neuf heures. À huit heures elle était prête, sa valise faite. Elle était apparemment gênée. Elle lui dit : « J'ai eu mes règles cette nuit ; je les attendais plus tard et je n'ai pas de serviettes hygiéniques ; tu pourras aller à la pharmacie du coin m'en acheter ? »

« Non », répondit-il, puis il lui tendit un billet de cent euros : « Garde le reste pour le taxi. »


Un pigeon à Amsterdam

Il n'eut plus jamais de ses nouvelles et ne chercha pas à en avoir. Quand on a été un pigeon, on cherche vite à tout oublier. Une façon comme une autre de se venger, enfin presque.


Les écrivains voyageurs
Gaston Paul Effa
septembre 2017
Salam
Par Gaston Paul Effa
Sofitel Abidjan Hotel Ivoire
Lire
Anaïs Jeanneret
février 2017
Impressions Hongroises
Par Anaïs Jeanneret
Sofitel Budapest Chain Bridge
Lire
Ludivine Ribeiro
janvier 2017
TAMUDA BAY
Par Ludivine Ribeiro
Sofitel Tamuda Bay Beach & Spa
Lire
Olivier Weber
juin 2016
Le lézard qui pleure
Par Olivier Weber
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
Lire
Patrick de Carolis
mai 2016
Souviens-toi du désert !
Par Patrick de Carolis
Sofitel Dubai Jumeirah Beach
Lire
Vladimir Fedorovski
décembre 2015
La magie de Vienne
Par Vladimir Fedorovski
Sofitel Vienna Stephansdom
Lire
Philippe Jaenada
mai 2015
Hors du temps
Par Philippe Jaenada
Sofitel Luxembourg Europe
Lire
Frédéric Vitoux
mai 2015
Nous n'irons pas aux Îles du Rosaire
Par Frédéric Vitoux
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
Lire
Irène Frain
décembre 2014
Saudade
Par Irène Frain
Sofitel Lisbon Liberarde
Lire
Dominique Fernandez
octobre 2014
Santa Clara
Par Dominique Fernandez
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
Lire
Denis labayle
juillet 2014
Abidjan-Paris-Abidjan
Par Denis labayle
Sofitel Abidjan Hotel Ivoire
Lire
Patricia Reznikov
juillet 2014
Le Collectionneur
Par Patricia Reznikov
Sofitel Bruxelles Le Louise
Lire
Gérard de Cortanze
mars 2014
Quinze secondes pour mourir
Par Gérard de Cortanze
Sofitel Agadir Thalassa sea & spa
Lire
Carole MARTINEZ
janvier 2014
Rêveries à Sopot
Carole Martinez
Sofitel Grand Sopot
Lire
David FOENKINOS
décembre 2013
Le Pèlerinage de l'origine
David Foenkinos
Sofitel Berlin Gendarmenmarkt
Lire
Eric NEUHOFF
septembre 2013
Petit papa Noël
Eric Neuhoff
Sofitel Golfe d’Ajaccio Thalassa sea & spa
Lire
Emmanuelle DE BOYSSON
juin 2013
L'Énergie de Quiberon
Emmanuelle de Boysson
Sofitel Quiberon Thalassa sea & spa
Lire
Valentine GOBY
mai 2013
Syntagma
Valentine Goby
Sofitel Athens Airport
Lire
Valérie CLO
avril 2013
Le Grain de beauté
Valérie Clo
Sofitel Rabat Jardin des Roses
Lire
Franck MAUBERT
mars 2013
Novembre Basque
Franck Maubert
Sofitel Biarritz Le Miramar Thalassa sea & spa
Lire
Jean-Christophe RUFIN
janvier 2013
Trois jours avec Graham Greene
Jean-Christophe Rufin
Sofitel Legend Metropole Hanoi
Lire
Hervé HAMON
décembre 2012
Cinquième jour
Hervé Hamon
Sofitel Hamburg Alter Wall
Lire
Gilles MARTIN-CHAUFFIER
novembre 2012
Week-end à Vienne
Gilles Martin-Chauffier
Sofitel Vienna Stephansdom
Lire
Fouad LAROUI
octobre 2012
Ce qui ne s'est pas dit à Bruxelles
Fouad Laroui
Sofitel Brussels Europe
Lire
Tatiana DE ROSNAY
septembre 2012
Bel-Ombre
Tatiana de Rosnay
Sofitel So Mauritius
Lire
Patrick CHAMOISEAU
décembre 2011
L'Ultime sourire de l'Antillaise
Patrick Chamoiseau
Sofitel Paris le Faubourg
Lire
Olivier WEBER
novembre 2011
Le Marcheur du Danube
Olivier Weber
Sofitel Budapest Chain Bridge
Lire
Claude SERILLON
octobre 2011
On
Claude Sérillon
Sofitel Essaouira Mogador Golf & Spa
Lire
Frédéric VITOUX
septembre 2011
Le Masque et le dinosaure
Frédéric Vitoux
Sofitel New York
Lire
Denise BOMBARDIER
juillet 2011
La Femme qui aimait les îles
Denise Bombardier
Sofitel Bora Bora Marara Beach & Private Island
Lire
Benoîte GROULT
juin 2011
Le Jour où je suis devenue vieille
Benoîte Groult
Sofitel Munich Bayerpost
Lire
Denis LABAYLE
mai 2011
Le Concert luxembourgeois
Denis Labayle
Sofitel Luxembourg Le Grand Ducal
Lire
Tahar BEN JELLOUN
avril 2011
Un pigeon à Amsterdam
Tahar Ben Jelloun
Sofitel Legend The Grand Amsterdam
Lire
Philippe BESSON
mars 2011
Brève rencontre à Londres
Philippe Besson
Sofitel London Saint James
Lire
Patrick POIVRE D'ARVOR
février 2011
La Mort atroce de Victor Hugo
Patrick Poivre d'Arvor
Sofitel Luxor Winter Palace
Lire
Neil BISSOONDATH
décembre 2010
Good morning, monsieur Roussin
Neil Bissoondath
Hôtel Scribe Paris
Lire
Daniel ARSAND
novembre 2010
Rencontres strasbourgeoises
Daniel Arsand
Sofitel Strasbourg Grande Île
Lire
Gonzague SAINT BRIS
octobre 2010
Mais où est donc passée l'horloge du désir?
Gonzague Saint Bris
Sofitel Fès Palais Jamai
Lire
Pierre VAVASSEUR
septembre 2010
Cherche-moi
Pierre Vavasseur
Sofitel Lyon Bellecour
Lire
Jean-Marie ROUART
juillet 2010
La Fin d'un rêve bleu
Jean-Marie Rouart
Medina Essaouira Hotel Thalassa Sea & Spa
Lire
Delphine DE VIGAN
juin 2010
Week-end en amoureux
Delphine de Vigan
Sofitel Marseille Vieux Port
Lire
Eduardo MANET
mai 2010
La Fiancée de la mer
Eduardo Manet
Sofitel Agadir RoyalBay Resort
Lire
Akli TADJER
avril 2010
Retour aux sources
Akli Tadjer
Sofitel Algiers Hamma Garden
Lire
Catherine ENJOLET
mars 2010
Au balcon du ciel
Catherine Enjolet
Sofitel Rome Villa Borghese
Lire
Yasmina KHADRA
février 2010
Holm Marrakech
Yasmina Khadra
Sofitel Marrakech Palais Impérial
Lire