La nouvelle


Brève rencontre à Londres


PHILIPPE BESSON


Sofitel London Saint James


Philippe BESSON


Brève rencontre à Londres

Il y a foule en ce mois de juin à Londres. On a hissé les couleurs, les drapeaux flottent, soulevés par un vent léger, les rues sont pavoisées. Sous les fenêtres imposantes d'un Buckingham Palace décidément immuable, les chevaux de la Garde ont une allure folle et les hommes, costumés de rouge, qui les conduisent sont, comme il se doit, fiers et placides. On a installé des barrières pour consigner les badauds venus en grand nombre. Il faut dire que la cérémonie s'annonce somptueuse. On a déployé tout le faste dont la monarchie est capable pour faire honneur à l'hôte du jour, un souverain exotique et lointain, dont le royaume a des saveurs d'Orient. La reine est soucieuse du protocole. Elle sait que la meilleure façon de tenir son pays et de rassembler ses sujets, c'est de veiller au respect scrupuleux de règles séculaires et de ne pas transiger avec la pompe. Pour le reste, on le sait, son autorité est indiscutable. Elle est assise sur le trône depuis si longtemps. De toute façon, en Angleterre, les femmes ont toujours été plus résistantes. Quand on leur confie les rênes du pouvoir, elles ne les lâchent pas. Pas comme ces hommes, couverts de maîtresses, et si prompts à aller faire la guerre, et si


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habitués aux morts violentes, aux disparitions prématurées.

Parmi la foule, attentive, légèrement dissipée mais forcément admirative, s'est glissé un jeune homme. Il est français. Pourtant, il arrive de Belgique, d'Anvers précisément. Il a embarqué voici trois semaines sur le steamer du Great Eastern Railway et, à l'issue d'une traversée de quinze heures, qui lui a coupé le souffle car il n'est pas encore accoutumé à la beauté de la mer, à ces horizons qui toujours se dérobent, il a débarqué à Harwich. De là, il a pris un train qui, traversant une campagne alanguie, l'a mené jusqu'à la capitale. Ce n'est pas son premier séjour. Il connaît cette cité grouillante, industrieuse, engagée dans une course folle à la modernité, où la grande bourgeoisie s'effraie de l'extension des quartiers populaires. Il y a vécu plusieurs mois. Il y a travaillé. Il y revient. Il loue un petit meublé dans le Nord-Ouest, du côté de Camden Town, très exactement au 8, Great College Street. Sa logeuse s'appelle Mrs Smith. Mais arrive-t-il que les logeuses d'Angleterre portent un autre nom ? Il se sent bien dans cette rue au charme désuet, aux maisons alignées, aux jardins impeccables. Il devrait détester son côté provincial, lui qui ne goûte que l'agitation urbaine.


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Pourtant, c'est tout l'inverse : ici, il peut écrire, avec dans l'oreille le bourdonnement des enfants qui jouent, des marchands qui vendent à la criée.

Ce sont les flonflons de la fête qui l'ont attiré vers le défilé qui se prépare. Et puis, ce rassemblement a aiguisé sa curiosité ; il aime le peuple, la promiscuité, c'est comme ça.

Il ne remarque pas tout de suite le garçon un peu roux, aux yeux bleus, qui s'est faufilé non loin de lui. En ce mois de juin de 1873, son attention se concentre sur l'arrivée imminente du cortège où ont pris place la reine Victoria et son invité, le shah de Perse.

C'est le même mois de juin. Près d'un siècle et demi plus tard. On fête aujourd'hui l'anniversaire d'Élisabeth, qui pourtant est née en avril. Mais il faut savoir que, depuis 1748, la naissance du souverain est célébrée un samedi de juin. Pour la seule raison qu'on peut espérer que le salut aux couleurs ne se fera pas, à cette époque de l'année, sous des torrents de pluie ou en plein brouillard. La monarchie n'a plié que devant les lois de la


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nature. Et je dois avouer qu'il fait un soleil resplendissant tandis que s'approche la garde de la reine. La parade militaire est réglée au millimètre et la fanfare montée interprète l'hymne avec la solennité qui convient. Tout à l'heure, la reine procédera à la revue des troupes. J'aime ces rituels que rien, jamais, n'entame. J'aime l'idée d'une certaine permanence, tandis que le monde subit bouleversements, convulsions et métamorphoses. J'aime la grandiloquence et le grotesque de tout ça, tandis que l'humanité court à sa perte. À quelques mètres de moi, parmi les badauds, je distingue un jeune homme.

 

Donc c'est un garçon roux, à la peau laiteuse. Il a vingt ans. Lui est originaire des Pays-Bas. Pour être exact, ce fils de pasteur, qui prétend avoir eu une « jeunesse froide, sombre et stérile », habite La Haye depuis près de quatre années. Là, il vit enfin, fréquentant des artistes, dessinant. Mais surtout, il travaille pour un marchand d'art. Et c'est précisément la raison de sa présence à Londres : il vient d'être muté à la succursale de la maison Goupil, qui l'emploie. C'est une promotion pour le


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garçon qui gagne déjà plus d'argent que son père au même âge. Et une occasion de perfectionner l'anglais qu'il a appris à l'école.

Il est arrivé voici cinq jours seulement. Au fond, Londres est une ville où se rejoignent les jeunes bohèmes de toute l'Europe, qui en ont assez du continent et rêvent d'un nouveau monde ; et il paraît que ce nouveau monde, justement, commence ici. Il a juste eu le temps d'emménager dans un meublé, qu'il devra quitter bientôt, car il cherche une pension où s'établir, où on lui fournira le gîte et le couvert. Depuis qu'il a débarqué, toute la ville bruit de cette réception du monarque perse. Du coup, son carton à dessins sous le bras, il a demandé son chemin, les vivats de la foule l'ont guidé pour accomplir les derniers mètres.

Il n'est pas complètement dépaysé car à La Haye aussi règne une certaine effervescence. Et puis, c'est un port, le mouvement y est une habitude. Mais, bien sûr, il constate qu'il a changé d'échelle. À Londres, tout est plus grand, plus vibrant. Il est excité par ce gigantisme, et par cette irrigation.


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En tournant la tête, il aperçoit ce curieux personnage qui porte un drôle de chapeau, une sorte de haut-de-forme, un peu mou, un peu écrasé, usé. Difficile de lui donner un âge. Il ressemble à un adolescent grandi trop vite, qui essaie de faire plus vieux qu'il n'est. Aussitôt, il pense : « Celui-là n'est pas anglais, ça se voit tout de suite. » Et ça l'amuse, et ça le rassure de ne pas être le seul étranger. Il décide de s'approcher.

Au même moment, le cortège s'annonce dans le lointain. On entend le hennissement des chevaux, leur pas saccadé, cadencé sur le pavé, on aperçoit les reflets du soleil dans les casques rutilants, même les drapeaux ont l'air de claquer plus fort dans le vent tiède qui se lève. Le jeune Hollandais tente un « You're not British, aren't you ? », à quoi l'autre, se détournant enfin vers celui qui l'aborde, répond : « Ça se voit donc tant que ça ? » Le Hollandais sourit, ravi de ne s'être pas trompé, et enchanté d'entendre parler le français, qu'il pratique également. Avec un accent indéfinissable, il se présente : « Je m'appelle Vincent. » L'autre incline la tête et dit simplement : « Arthur. » Voilà. Deux jeunes hommes de vingt ans, deux exilés volontaires, viennent de se rencontrer à Londres, cité de tous


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les possibles, tandis que l'été se profile et que la monarchie pavoise. L'histoire peut commencer.

Ils savent ce que nous ne savons pas : ils savent qu'ils se ressemblent, qu'ils sont tous les deux passionnés, tourmentés, inaccomplis. Ils le savent parce qu'ils se sont reconnus.

À ce moment précis, pourtant, ils ne sont rien encore. Personne ou presque n'a lu les poèmes d'Arthur Rimbaud. Et Vincent Van Gogh n'a pas commencé à peindre.

 

Dans le calme revenu, j'écris. Sur le bureau en noyer de la luxueuse chambre d'hôtel, où l'on a installé des roses rouges, j'écris. J'écris la rencontre fortuite entre le plus grand poète français et le plus grand peintre hollandais dans la capitale anglaise. Ils sont nés à un an d'écart, ils mourront à un an d'écart, tous les deux âgés de trente-sept ans. Cette coïncidence m'a toujours frappé. Je sais que c'est le hasard qui leur a accordé la même durée de vie, lui qui les a réunis si étroitement dans la chronologie, dans le grand mouvement de l'Histoire,


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mais je me plais à croire que le hasard ressemble quelquefois au destin.

 

Le carrosse est passé maintenant. Les monarques ont salué la foule. Les jeunes gens n'ont pas manqué de remarquer que le shah est un homme gras et que Victoria semblait lasse. Le défilé est terminé. Ne restent que le souvenir du pas des chevaux, la rumeur assourdie de la musique militaire, les confettis sur le pavé. Il est temps de repartir. Déjà, la foule s'est dispersée.

Ils se regardent, ils n'ont pas envie de se quitter. L'après-midi promet d'être si belle, il est rare que le temps soit aussi doux, autant en profiter. Et puis, Arthur n'est pas pressé, pas pressé du tout, de retrouver Verlaine qui, exaspéré par la promiscuité, n'a pas daigné attendre que le cortège se présente et a préféré retourner dans leur appartement de Great College Street. Alors il lance à Vincent : « Si nous allions boire une bière, je connais un endroit. » Et les voilà partis, dans le soleil radieux, vers des


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ivresses.

Ils entrent dans le premier pub qu'ils croisent sur leur chemin. Ils n'auront pas marché longtemps. Là, ils embrassent la joyeuse ambiance des lieux exigus, où les hommes parlent fort, où le bois des tables est collant, où les pintes s'entrechoquent, où les rires deviennent des quintes de toux, où certains regards paraissent voilés, égarés. C'est le peuple qui est ici, le Londres de toujours, où se mélangent la jeunesse et les ouvriers, les vieux briscards et les employés de bureau, les hommes taillés dans la pierre et les femmes qui ne se laissent pas faire.

Aussitôt qu'ils sont installés, Vincent bombarde Arthur de questions. Il veut tout savoir. Tout connaître. Il a cette soif d'apprendre qu'on ne discerne pas au premier regard tant sa blancheur donne l'impression d'une certaine placidité. Mais, sous le masque, c'est une incandescence. Arthur se remémore une phrase autrefois prononcée par un de ses professeurs : « Cet enfant finira mal. » Il se demande si on a déjà dit cela de Vincent.


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Il répond à ses questions en rafale. Pour gagner sa vie, il donne des leçons de français. Il trouve des élèves en passant des petites annonces dans les journaux mais il doit reconnaître que cette activité ne lui rapporte guère. « Une douzaine de francs par semaine. » Autant dire rien. Il tente d'écrire « des correspondances de l'étranger » pour la presse française mais les périodiques ne sont pas tellement intéressés par des nouvelles de Londres, trop occupés par leur « petite soupe ». Il passe des heures dans la salle de lecture du British Museum, parce que les livres y sont prêtés gratuitement. Ainsi, il peut perfectionner son anglais. Vincent l'écoute et comprend qu'il a beaucoup de chance d'avoir un emploi rémunéré et stable. Pourtant, au fond de lui, il envie cette existence précaire, bohème. D'ailleurs, que fait Arthur quand il ne cherche pas à gagner quelque argent ? Eh bien, « je vogue sur la Tamise ». Oui, rien ne lui plaît davantage que de se rendre à l'embarcadère de Charing Cross, d'embarquer à bord d'un steamer et de remonter le fleuve. Il lève les yeux vers la longue cheminée qui crache sa fumée noire, se précipite à l'arrière pour voir la roue tourner et battre les eaux noueuses avant de


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courir à nouveau à l'avant afin de scruter les rives. Il dit qu'il rêve de mer, d'horizons interminables, de voyages. Il prétend que sa vie sera un incessant voyage et l'autre le croit. « Et le théâtre ? » enchaîne Vincent. « Si tu aimes l'opérette, tu as choisi la ville parfaite. » Au Saint-James, justement, se produisent en ce moment les artistes de l'Alcazar de Bruxelles. À l'évocation de ce nom, les deux jeunes hommes disent en chœur, et sans s'être concertés, combien Bruxelles leur plaît. Rimbaud y a passé l'été précédent, Van Gogh y a effectué un bref stage pour le compte de la maison Goupil. Ils s'amusent à constater que la ville est une sorte de mi-chemin entre leurs origines. Rimbaud ignore qu'elle sera le théâtre d'un drame trois semaines plus tard puisque c'est là, dans une chambre d'hôtel, que Verlaine tirera deux coups de feu sur lui.

 

J'ai toujours aimé les chambres d'hôtel. Parce que ce sont des lieux de passage, parce qu'on n'y reste pas et qu'on y dépose pourtant un peu de soi, parce qu'elles ne sont qu'un moment, une halte dans nos existences rapides. Et aussi parce qu'elles


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sont le témoin de tant de morceaux de vie, qu'elles brassent tant d'humanité, qu'elles en ont tant vu. Oui, elles ont vu des étreintes et des solitudes, des coups de vent et des lenteurs, des obligations professionnelles et des licences intimes. Elles voient en ce moment un homme qui écrit, et un autre, de vingt ans son cadet, qui dort, emmêlé dans une couette blanche, son bras débordant du lit, surplombant le vide.

 

Mais revenons à Verlaine. Il faut bien l'évoquer. Arthur l'a soigneusement dissimulé jusque-là ; toutefois, aux questions insistantes de Van Gogh, il finit par répondre. Non, il n'est pas venu seul à Londres. Celui qui l'accompagne est de dix ans son aîné. Ils se sont rencontrés deux ans plus tôt. C'était la fin du mois d'août. Arthur lui avait écrit depuis sa province, il lui avait dit son désir de quitter Charleville, d'échapper à Charleville, de venir à Paris, l'autre lui avait offert le billet du voyage. Depuis, ils se fréquentent beaucoup. C'est l'expression que le petit emploie, une expression passe-partout, qui ne ment pas mais dissimule la vérité cependant. Mais Vincent insiste, il veut en


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savoir davantage. Qui est ce Verlaine, dont il n'a jamais entendu parler ? Un poète ? Il ne connaît pas la poésie moderne, il n'a lu que les textes religieux, ceux que son père lui a enseignés, ceux qu'on lui a inculqués au collège. Du reste, il lit passionnément la Bible. Arthur baisse les yeux : il sait trop bien que les mots de Verlaine sont ceux d'un mécréant, d'un homme qui s'est détourné de Dieu. Et lui-même hurle contre les hommes en noir, contre l'obscurantisme catholique, il pisse contre les églises. Il ne l'avoue pas, afin de ne pas perdre déjà cet ami tout neuf. Il préfère engloutir sa bière dans un geste affolé, se tourner vers le comptoir et s'y précipiter pour commander une autre pinte. Pendant ce temps, l'autre devine qu'on lui cache quelque chose. Il observe le grand dadais, voit sa maladresse, sa gaucherie. Lorsque celui-ci revient s'asseoir, il se fait plus inquisiteur. Il a ça pour lui, Vincent, son innocence, sa pureté, son désir de comprendre, ses yeux si grands. Arthur est bien obligé de passer aux aveux. Cet homme, Paul, est un peu plus que son ami. Les mots écorchent sa bouche, déforment son visage. Il ne les a jamais prononcés avant. Il s'y est toujours refusé. D'abord parce qu'il n'a jamais souhaité rendre de comptes aux


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imbéciles, en France, qui le poussaient dans ses retranchements ; il s'enorgueillit de posséder une formidable résistance aux injonctions. Ensuite parce qu'il a toujours répugné à poser des termes précis sur ce qui l'unit à l'auteur des Poèmes saturniens ; il ne croit pas en l'amour, de toute façon, il ne croit qu'en la liberté. Seulement voilà, le jeune Vincent est si pur. Et Londres, c'est si loin de Paris. Quel danger courrait-il à se confesser ? Et qui sait, c'est peut-être bon de se soulager d'un tel poids. C'est peut-être utile de ne plus se voiler la face. Aussitôt, Vincent se rencogne. Il ne sait rien de ce vice abominable, sauf précisément qu'il s'agit d'un vice abominable. Il n'est pas de ce bord-là, n'a même jamais envisagé ce que cela signifie d'être de ce bord-là (du reste, dans quelques mois, il tombera amoureux de la fille de sa logeuse, avant d'être cruellement éconduit – toutes les amours finissent mal). Le voilà perturbé, dérangé, mal à l'aise. Voilà que cet Arthur qui lui paraissait si angélique, si enflammé lui semble soudain obscur, maléfique peut-être. Constatant la métamorphose de son camarade, Rimbaud croit bon de préciser que cette relation touche à sa fin, comme pour se dédouaner. « Nous nous


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disputons souvent. » En réalité, leur séjour londonien n'est qu'une succession de cris et de crises. Ce sont des scènes incessantes, le plus souvent sans motif. Des querelles pour un rien, mais qui les laissent ahuris, épuisés. Une vie violente, faite de sarcasmes, de rancœurs. Comme souvent quand on s'est beaucoup aimés et que la chute de l'amour se profile. Arthur ajoute : « Nous buvons immensément. » Et il explique leur ivrognerie, les nuits achevées dans des caniveaux, les coups de poing, les menaces éthyliques. Il confie : « Un jour, l'un de nous tuera l'autre. » Il ne croit pas si bien dire. Et ces dernières paroles ramènent de la douceur dans le visage de Vincent. Car il a de la compassion pour les êtres qui se perdent, il pense qu'ils doivent être sauvés de leurs propres démons. Il ignore qu'il succombera aux siens, un jour.

 

Nous n'avons presque pas parlé, le jeune homme et moi, tandis que, revenant du défilé, nous marchions en direction du Saint-James. Je contemplais la ville autour, le ballet des taxis noirs et des autobus à impériale, et lui, il regardait ses pieds. Nous


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savions, l'un et l'autre, ce qui allait advenir. Je ne recherche plus que des aventures d'un jour, des histoires sans lendemain. Je ne veux plus que des corps faciles, anonymes. Tomber amoureux, c'est trop de fougue, de fureur. Et la passion est une maladie. On ne m'y reprendra pas. Je sais trop comment cela s'achève. Il a marqué la surprise en voyant la façade majestueuse du palace où flottait l'Union Jack, puis en pénétrant dans le hall imposant où glissaient, tels des patineurs, des grooms discrets. Il a dû penser qu'il allait se mettre dans de beaux draps.

 

Alors, il vaut mieux parler d'autre chose. « Ainsi, Arthur, tu fais de la poésie ? » Vincent pose la question comme le ferait un enfant que tout captive. Oui, en effet. Il travaille d'ailleurs en ce moment à ce qu'il appelle son « Livre nègre » ou « païen », il n'est pas encore certain du titre (ce sera Une saison en enfer). Il est tout entier dans cette occupation, pas encore lassé. La poésie l'a saisi, il avait quinze ans, elle ne l'a plus lâché depuis lors, c'est comme un emportement, quelque chose qui le dépasse. Il forme des visions, invente des mots, rêve de formules


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nouvelles, inédites, incompréhensibles et que les gens ressentiront pourtant ; il cherche le dérèglement des sens. Parfois, il lui arrive de penser qu'il délire, ou qu'il est possédé. Il lui faut des heures avant que la fièvre retombe.

Et Vincent, dans le vacarme devenu soudain familier de la taverne, écoute, fasciné, l'adolescent français. A-t-il déjà vu pareille impétuosité, pareil embrasement ? Lui qui a été élevé dans l'austérité, l'ascétisme sent monter en lui des pulsions qu'il s'oblige à contenir, des tempêtes qu'il réprime parce qu'il a une conscience élevée de ses devoirs, un sens aigu de la morale. Mais n'a-t-il pas tort de se censurer de la sorte ? Ne devrait-il pas, au contraire, laisser libre cours à ses envies, à ses aspirations profondes ? Ainsi, depuis l'enfance, il dessine. Et il devine que c'est là que l'essentiel peut se jouer. Il est un homme aujourd'hui, il a obéi, suivi les bons chemins, il gagne de l'argent. Ne serait-il pas temps de faire les choses par soi-même ? De tracer sa propre route ? De gagner sa liberté ? La ferveur d'Arthur le pousse soudain à se dévoiler. « J'aimerais peindre. Je crois que j'ai peut-être un talent. » L'autre le considère aussitôt avec une attention accrue. Il s'en doutait. Il se


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doutait que ce garçon placide dissimulait un tempérament plus complexe. Il y a des élans et des gouffres dans ce regard trop bleu, des envolées et des abattements sous ce teint trop clair, il y a ce qui fait un artiste. Décidément, oui, ils sont frères, ces deux expatriés.

Alors, ils s'épanchent, à la façon dont une digue cède. Ce sont des flots furieux qui jaillissent, une vague puissante et lointaine, bouillonnante. Ils s'accordent pour affirmer que l'art devrait gouverner la vie. Ils ignorent que l'un y renoncera définitivement, sans préavis, sans explication, avant de s'enfuir vers des terres arides et hostiles, et que l'autre y succombera, comme on succombe à la folie.

La conversation dure longtemps, parmi les pintes qui s'amoncellent, au beau milieu d'un ballet d'ivrognes et de fêtards, dans le printemps qui ne veut pas partir. Elle les réunit plus sûrement que n'importe quel coup de foudre. Elle est un instant parfait.

Le soir est tombé lorsqu'on les met dehors. Ils se retrouvent sur


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le pavé, joyeux, rigolards, enfiévrés. Ils se lancent alors un bref coup d'œil heureux et douloureux, comprenant que l'instant vient de s'achever. Et que la grâce va inévitablement s'évaporer.

Les deux garçons se séparent en promettant de se revoir. Ils n'en auront pas le temps. Pourtant, leur accolade est franche, et ils ont peine à se quitter, ils sont sincères dans leur désir de retrouvailles mais les circonstances en décideront autrement. En effet, deux semaines plus tard, on le sait, une crise plus violente encore que les autres conduira les deux amants infernaux, Rimbaud et Verlaine, à se disjoindre avant d'être réunis à Bruxelles pour une dernière explication au pistolet. Van Gogh, quant à lui, restera à Londres, tentant d'y faire son trou, sans réellement y parvenir. Désormais, il est travaillé par des pulsions qui ne le quitteront plus, l'entraîneront ici et là, et singulièrement en France, où son art se déploiera enfin.

Dans la nuit de Londres, miraculeusement douce, je vois leurs deux silhouettes qui s'éloignent, avant de bifurquer dans des directions opposées.


Philippe BESSON

Voilà. C'est terminé. Je peux désormais reposer la plume, humer le parfum des roses rouges, et contempler depuis ma fenêtre les immeubles impeccables de Waterloo Place. J'ai fini. J'ai fini de vous raconter la rencontre unique de Rimbaud et Van Gogh en ce mois de juin de 1873. Deux choses, tout de même, avant de vous laisser, et de m'en retourner peut-être vers l'effervescence de Londres : le jeune homme entortillé dans les draps dort encore ; cette rencontre n'a jamais eu lieu, je l'ai inventée.


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