La nouvelle


L'Ultime sourire de l'Antillaise


PATRICK CHAMOISEAU


Sofitel Paris Le Faubourg


Patrick CHAMOISEAU


L'Ultime sourire de l'Antillaise

La Tragédie mène jusqu'à l'exaspération une situation de ténèbres,
dont le dénouement ouvre sur un équilibre et une clarté.
La Tragédie est joie totale. Une musique de l'obscur.
Édouard Glissant, L'Intention poétique

 

Je me suis toujours efforcé d'aller dans l'âme des choses...
... pas de monstres et pas de héros !
Gustave Flaubert

 

 

J'annonce ici la mort de Marie-Caroline Eugénie Artémise, dite man Artémise, et sans doute aussi « Mimise » pour ceux qui (en ces temps de savane qui précèdent la première inscription dans les États civils) l'auraient connue à la proximité. À ceux-là je dis : pas la peine d'aller à la tristesse ni se mettre à plier sous la charge des regrets, car d'après ce que j'en sais, moi qui n'ai pas été là, à ses côtés, au moment de sa mort, qui ne l'ai même pas connue, qui ne sais pas grand-chose des chaleurs vives de son visage, sinon ce que j'ai cru en voir sur la photo du journal périmé, dans la rubrique des faits divers, man Artémise


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serait morte au tranquille, dans un approché du bonheur.

Le journaliste qui tient cette chronique nécrologique – qu'en habitude je ne lis jamais mais que cette fois je fus forcé d'examiner – était une sorte de Sherlock Holmes des jours fériés, habile à découvrir des morts insignifiantes, des cadavres sans insignes, qui se retrouvaient en finale à la morgue, sans un bout de famille, sans un rien de personne, sans la moindre pistache, sans même un créancier, et que les services municipaux de la ville de Paris transmettaient, sous blanc-seing de police, aux fossoyeurs des fosses communes. Le journaliste parvenait toujours à faire l'intéressant avec ces dépouilles qui n'intéressaient que lui-même. Il s'efforçait de les habiller d'un simili d'histoire, d'un résidu de légende de métro, d'une miette de petit conte pour parkings sans chariots, dont la ficelle était le plus souvent très grosse, c'est-à-dire versée aux prétentions de ce qu'il pensait être de la littérature.

L'autre fait insolite, c'est que le feuilleton nécrologique était plus long que de coutume, à croire que le Sherlock Holmes des samedis Gloria s'était passionné pour sa toujours très dérisoire


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enquête et qu'il avait trouvé de quoi arracher deux bouts de colonne à son rédacteur en chef, et même l'emplacement d'une photo. Voir la photo d'une Antillaise dans Le Parisien était déjà en soi un petit événement pour mes lectures dominicales, moi qui suis un exilé trois fois définitif de ces terres lointaines, et qui de toute mon existence me suis senti avant tout « parisien » – pas « français » mais « parisien », car excusez ce n'est pas la même chose, tant il est assuré (sans peut-être !) que l'essence de cette chose indéfinissable qu'est la France se réalise à Paris où s'emmêlent les curiosités du monde et les merveilles de terroirs, coins, patelins, villages et bleds qui composent la matière vive de la forme hexagone. Je dis « trois fois définitif » car je ne suis pas né aux Antilles, ni mon papa, ni ma manman mais seulement ma bonne-manman grand-mère. De plus, je n'y ai jusqu'à ce jour jamais posé les pieds, non par indifférence, mais parce que vivre entre les murs de Paris vous gratifie d'une récapitulation exhaustive de tous les êtres humains, des colonies en général et des Antilles en précision ; enfin, parce que je n'ai à ce jour (en tout cas nullement avant la mort de cette man Artémise) jamais eu l'intention d'y aller.


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Ceci pour dire que je ne la connais pas, et que si j'écris cette annonce, ce billet d'enterrement, c'est non dans l'ordre de l'amitié ou du canevas d'une filiation, mais par sens de la relation à cette partie perdue de moi que je croyais désactivée mais que man Artémise par sa mort pas banale éveilla de mille feux.

Le Sherlock Holmes avait découvert le petit cadavre sur les tables en zinc réservées aux nouveaux arrivés du week-end, naufragés des ténèbres parisiennes, et qui se retrouvaient là sitôt les premières heures givrées des vieux lundis matin. Le Sherlock Holmes se dirigea d'abord vers elle, sans doute parce qu'elle était d'une teinte qui n'était pas celle d'une Arabe sans soleil, ou de je ne sais quelle métisse inclassable, mais bien de ce mat-adouci-jaune-banane qui signale l'Antillaise et qui, chez notre Sherlock Holmes de la nécrologie, se traduisait en zouks piments accras qu'il avait pratiqués durant ses périples dans ces contrées exotiques et françaises.

La police était déjà passée. Elle avait opéré les premières analyses, effectué prélèvements et constats, et conclu qu'il n'y


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là qu'une mort naturelle, ce qui ouvrait une voie sans virages vers la fosse commune où sombrent les sans-famille au bon vouloir des fossoyeurs. Le Sherlock Holmes eut donc tout le loisir d'examiner le contenu très banal de son sac, de trouver la petite photo d'un temps d'avant-vieillesse (car c'était aussi cela l'insolite que cette photo d'une jeune femme bien fraîche couronnant la rubrique où il était question d'un cadavre de vieille femme). Il fut troublé, je suppose, par le charme que dégage cette petite photo, et qui me trouble moi-même, et dut sentir en lui le titillement des interrogations, d'autant qu'en examinant les pages du mince dossier mortuaire, il découvrit que man Artémise était morte dans un salon, sur un magnifique sofa, dans les fastes, lumières et scintillements du palace Le Faubourg, dans un des côtés chic et choc du Paris des grandes gens.

Il n'en fallut pas plus au Sherlock Holmes pour se sentir saisi de cette inspiration qui avait présidé à ses plus belles enquêtes. Les questions préliminaires n'arrêtaient pas de le tourmenter. Comment une vieille Antillaise, bien mise et très coquette, était-elle venue s'échouer dans le hall-salon d'une des


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plus belles hôtelleries de Paris ? Qui était cette personne ? D'où sortait-elle exactement ? Pourquoi s'éteindre en cet endroit qui semblait à mille lieues de toute souffrance et de la mort ?

Le Sherlock commença par se plonger dans le rapport du médecin légiste qui, dans la nuit de dimanche à lundi, avait examiné le corps, et qui n'avait rien repéré d'anormal dans la disposition des organes principaux, le résidu des idées aux paupières, le mouvement du sang dans les artères centrales, l'aspect interne des zones les plus vitales, le grain de la peau, les nuances du teint, la texture des cheveux, la manière des lèvres et des oreilles qui conservaient juste ce qu'il fallait de ces bribes de musiques qui signalent les morts saines. Tout y était noté comme du plus ordinaire, et – comme tint à conclure le fossoyeur-légiste – tout y était « au délicieux et agréable », à croire que man Artémise était partie dans une épiphanie de vieillesse, un état de lumière, de sourire, de sang clair, de muscles offerts à sept béatitudes qui n'existent plus sur cette terre, en tout cas nullement à Paris, et qui restent de toute manière très rares là où elles existent, et encore plus des ordres de l'impossible au moment de la mort.


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Le médecin-fossoyeur très ému précisa dans une notice (transmise à ses académies) que la vie dans son absurdité n'aime pas la mort, en tout cas ne l'accueille pas très bien, comme si, jalouse de ses prérogatives, elle tenait à marquer une distinction entre elle et ce passage vers on ne sait trop quoi, et qu'elle refusait que cette trappe fût inscrite au nombre de ses actifs. Seulement, dans le cas de man Artémise, la vie semblait avoir ravalé ses refus, abaissé ses frontières, engrangé ses drapeaux, et laissé le passage s'effectuer sans contrôle ni regret. Elle était morte pour ainsi dire vivante.

Le Sherlock Holmes se fit sortir le corps du vieux tiroir réfrigéré pour l'examiner à son tour et constater que malgré l'irrémédiable pétrification, ces glaciations mécaniques mêlées aux froidures éternelles qui plongeaient le petit corps dans une grisaille désemparée, man Artémise paraissait « bien », détendue, bienheureuse, peut-être même souriante, et que tout en elle provenait d'un abandon sans frein qui laissait à penser qu'elle s'était offerte à cet abîme dont le mystère oblige à tant de commencements. Rien. Pas une crainte. Pas un soupir. Pas une rétractation ou une amorce de tremblement n'avait contrarié


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son glissement vers une incomprenable lumière et un sourire sans nom.

Ce qui paraissait incongru, déplacé, désespéré ou regrettable, ce n'était pas son corps sans vie, mais ce qui était autour d'elle et qui contredisait la vie : le remugle d'éther et de formol, les mélanges de la Javel et de la soude, le zinc désinfecté, le carrelage lunaire, le dispositif géométrique de la morgue tout entière qui semblait s'acharner à vouloir mettre de l'ordre et de la propreté dans les fanges de la mort.

Il prit alors le temps de décrire son visage, cet ovale tendre, aux yeux restés ouverts, avec des pupilles peut-être grises, cheveux demi-crépus qui entouraient son crâne selon les gammes d'une femme des années vingt. Les lèvres ourlées, charnues, nerveuses et gourmandes, les sourcils épais à peine disciplinés par une discrète épilation, les anneaux créoles, la poudre parfumée qui lui soutenait le teint, et qui là semblait le résidu d'une mangrove asséchée. Il se sentit inspiré par ce visage de jeune métisse qui avait refoulé les treize stigmates de la vieillesse (la griffe des rides, l'usure parcheminée de la peau,


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la paupière démusclée, l'os qui aiguise les courbes, et cætera) pour ne présenter que l'éclat d'un sourire. Le Sherlock Holmes dut se sentir émotionné par ce visage, car c'est à partir de sa description qu'il distilla le contenu de son enquête, laquelle, à ses dires, l'occupa jusqu'à la fournée de cadavres du week-end suivant.

Qui fait que (le visage s'organisant sans fin dans les scribouilles de son imagination) nous le vîmes (dans son récit) accéder à l'appartement de man Artémise avec la clé récupérée dans une poche de son sac, escorté de la concierge de ce petit immeuble, quatre étages, dans un coin de Belleville. C'est, eh oui, à Belleville que man Artémise avait débarqué dans les dernières années quarante, et c'est dans cet appartement de trois pièces exiguës qu'elle avait résidé dès l'origine, sans trop de problèmes car en ces époques d'après-guerre et de G.I. américains, et de goût à la vie après les grands massacres et le désastre des camps, avoir la peau pas blanche n'était pas un problème pour trouver de quoi s'abriter des froidures.


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C'est donc là qu'elle avait amassé tout ce que l'on amasse dans une vie – meubles, rideaux, photos, lettres, magazines, épingles, bibelots et autres babioles avec lesquelles on encombre sa tanière et que l'on balise ses souvenirs. La concierge lui expliqua que l'appartement appartenait à des gens fortunés qui vivaient dans le sud de la France, entre le pastis et le jasmin, et qui dans des époques anciennes avaient fricoté avec la haute couture, et qui on ne sait trop ni comment ni pourquoi avaient rencontré cette jeune Antillaise qui débarquait direct de ses pacages de cannes à sucre, avec encore l'odeur des bananes aux chevilles, et qui semble t-il disposait d'une grâce dont beaucoup d'Antillaises disposaient en ces temps : l'art de l'aiguille et du dé à coudre, la science des cols et des plissés, du profilage des formes osées, et de la construction dans n'importe quel tissu de robes plaisantes à voir et cordiales à porter.

Man Artémise avait travaillé pour ces gens dans un petit atelier du 8e arrondissement dont la concierge ne savait rien. Elle l'avait toujours vue, elle comme sa mère-concierge bien avant elle, partir dans les givres du matin et revenir dans les givres du


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soir, les effeuillées d'automne, les douceurs des printemps. Toujours gentille, toujours tranquille, toujours posée, comme si elle avait toujours vécu dans cette saumure des quatre-saisons, et comme si les fleurs, chaleurs, marées et cocotiers, mangots et pommes-cannelles, Bèlè et accras de morue, qu'elle évoquait de temps à autre, ressortissaient de l'autre face du miroir qu'elle avait traversé pour habiter Paris.

D'après la concierge, man Artémise n'avait jamais semblé filtrer l'amer café des longs exils. Rien dans sa manière de s'habiller, de se coiffer ou de se parfumer ne rappelait en quoi que ce soit les îles. On retrouvait quand même sa région d'origine dans ces effluves qui s'égaillaient du dessous de sa porte, parfum chocolat-cannelle, tracas de bois d'Inde aillé, friture de poissons rouges dans des bouquets garnis, tisanes de citronnelle, et surtout dans ce petit punch qui bouleversait la bouche de ceux qu'elle invitait, sucre doré, citron puissant, braise ardente de la goutte à 55 °, cérémonies très conviviales qu'il lui prenait d'organiser pour voisins et voisines, en leur chantant des ritournelles de sa ville de Saint-Pierre, biguines coquines et mazurkas piquantes, qui la faisaient rire et faisaient rire tout le


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monde, tandis qu'elle leur montrait l'exacte manière de les danser, revêtue de madras, de ses jupons de coton blanc chargés de vieilles broderies, de sa petite coiffe à plusieurs pointes, anneaux créoles et colliers-choux, qu'elle agençait sur elle avec le soin d'un long spectacle.

Elle leur faisait vivre tout cela avec une intensité qui laissait à penser que rien de ce qu'elle avait perdu de l'autre coté de ce miroir n'avait déserté les secrets de son cœur ou les paysages insondables de son âme. Et, en même temps, elle offrait à qui les désirait ces vêtements exotiques, voisins, voisines, amis, alliés et connaissances, si bien qu'il n'était pas rare de croiser dans les marchés de Belleville une coiffe antillaise, un châle de matador, un jupon de titane, une gaule de câpresse, ou une grand-robe de femme à dièses, et cela avec une qualité de piqûre et un fini de l'agencement qui provenait sans doute de ce qu'elle apprenait dans l'atelier des hautes coutures. Cette science, ramenée de chez ses employeurs, lui servait à confectionner, pour un usage strictement personnel, des tailleurs, jupes droites zazou et beaux corsages collets montés, avec lesquels elle sublimait son beau corps de créole, son


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sourire sans soupirs, et sa quiétude dénuée de cette mélancolie que l'on regrette souvent chez ses compatriotes de l'hôpital, de la police ou de la poste.

D'ailleurs, monsieur le journaliste, elle ne les fréquentait pas, ou si peu, et c'était chose rare que de la voir avec quelqu'un de sa même origine, on la voyait bien plus en compagnie de ces créatures qui nous viennent des enfers du monde, ce qui vous laissait l'impression que son origine était un paysage de grâce et d'alizés et non pas un boulet alourdi de racines, et que son exotisme était comme un parfum qui habillait son âme, non d'une armure, journaliste, mais d'une diffusion, une auguste semaille pour ainsi dire, qui émanait tout continûment d'elle, et qui s'offrait à tous, et qui surtout se mêlait à toutes les parts secrètes de son esprit et de son existence.

Donc, monsieur Le Parisien, elle n'était pas vraiment d'ailleurs, mais elle n'était pas non plus à tous les coups d'ici, car si elle excellait dans les cuisinailles de piment-boudin-chaud, elle savait tout (et les effluves en témoignaient) des fougasses de Provence, des succulences de la haute bouillabaisse, du petit


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salé-lentilles, des couscous de poissons, des poulets grillés dans du yaourt bulgare, des horlogeries d'une potée auvergnate, et de tout un lot de senteurs et saveurs qui vous dessinaient de bien lointaines géographies dans de somptueuses proximités. Si bien, monsieur Le Parisien, je vous le dis sans trop d'ambages, moi sa voisine, que j'avais l'impression de vivre dans un croisement de routes et de frontières et de toutes sortes de vents, mais sans avoir le sentiment de n'être plus chez moi...

Le Sherlock Holmes retrouva ce qui lui avait été dit dans les placards et les tiroirs : photos de mille pays, chapeaux cosmopolites, collections d'éventails et de bracelets d'écaille, épices du Portugal, de l'Inde, du Maroc, de l'Espagne, du Pérou, de l'Afrique, de la Chine, de Trinidad ou de la Thaïlande... Il vit aussi des théières sans nombre, et des couverts de bambou sculpté parmi les ustensiles en gros argent massif, et toute une série d'objets biscornus qui semblaient être tombés de la malle d'un vieux colonialiste revenu des conquêtes. Il découvrit qu'elle avait une prédilection pour toutes sortes d'aiguilles, de bobines, de fils, de ciseaux, de dentelles et de dés à coudre aux formes


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et aux motifs étranges, et qu'elle semblait avoir utilisés assidûment pour réinventer ces costumes de créole qu'elle arborait sur certaines photos d'elle lors des fêtes de la musique de ce cher monsieur Lang, ou durant les flonflons-camembert de nos Quatorze Juillet.

Le Sherlock Holmes, en revanche, chercha vainement la trace d'une histoire d'amour, d'un émoi de jeune fille, la photo éprouvée d'un charmant de passage, le signe secret d'un enfant auquel elle aurait donné le jour dans une des zones secrètes de sa vie sans histoire. Il chercha, déchercha, rechercha, mais il ne trouva rien. La concierge pourtant bien informée ne l'avait jamais vue entrer ou sortir au bras d'un quelconque animal à moustaches, ni même s'en aller avec ces paupières de travers qui dénoncent les rendez-vous vicieux, ni même (à ses retours parfois immuables, parfois imprévisibles) avec le moindre dérangement de sa mèche défrisée, ou quelque chiffonnage suspect de sa jupe Lanvin ou de son chemisier Chanel.

Le Sherlock Holmes songea à se rapprocher du légiste-fossoyeur afin de savoir si man Artémise, à son âge de départ,


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les quatre-vingt-dix ans, était encore vierge, mais il y renonça, saisi d'une sorte de pudeur, et peut-être séduit par l'idée qu'une existence puisse aller à floraison sans cette soupe merdeuse qu'est une histoire d'amour. Mais, persuadé qu'il était impossible à quiconque de vivre sans amour, le limier de la morgue entreprit de rechercher quelle forme ce lieu commun des pauvretés humaines avait pu prendre dans la vie de la jeune fille Mimise, la jeune femme Artémise, la vieille man Artémise, qui toutes furent d'une incroyable stabilité dans leurs rituels et habitudes. Il n'en trouva nulle part. Pas de mèche de cheveux. Pas de lettres parfumées pleines d'une poussière de larmes. Aucune trace non plus d'un Roméo dans les souvenirs de ses voisins qu'il cuisina longtemps.

Ceux-là témoignaient à la fois d'une réelle distance entre chacun d'eux et cette vielle Antillaise, et en même temps d'une proximité affectueuse, quasi insensible pourtant, mais qui se mit à les envahir dès l'annonce de sa mort. Il leur fut clair soudain à tous qu'elle les avait baignés d'amour. Qu'elle avait rayonné de lumière et d'amour. Que ses petits rituels exotiques de punchs chauds et de thés-citronnelle, ses accras et gros-


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gâteaux-coco avaient été des dons constants, des affections prodigues, de belles célébrations de ce qu'ils avaient tous, et individuellement, représentés pour elle, et sans pièce exception. Tous s'aperçurent aussi qu'ils avaient chacun fait l'objet d'une attention particulière, une crème de fruit spéciale, un punch parfumé d'un rond de barbadine, un bijou singulier, quelque chose toujours qui distinguait celui-ci de celui-là, et chacun d'entre les autres, et qui là, à l'annonce désolante de sa mort, prenait des proportions solaires.

La triste nouvelle se répandit si vite dans Belleville, ses profonds, ses contrées, que le Sherlock Holmes était encore sur place quand des exotiques surgirent de partout, gens de Martinique, gens de Guadeloupe, gens de Guyane et gens de Sainte-Lucie, gens de la Réunion et de la Dominique, gens de Madagascar ou de l'île Maurice, Arabes des déserts et Chinois des marais, toutes qualités d'Amérindiens qui portaient des grigris dessous leur veste de cuir, et qui vinrent s'enquérir du malheur arrivé, et qui se lamentaient dans leurs étranges langues à l'idée qu'elle affrontait seule la glaciation d'un tiroir de la morgue publique. Tous témoignèrent, racontèrent tant et tant


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d'histoires que le littérateur nécrologique fut très vite submergé, au point qu'il se mit à comprendre combien une histoire ne pouvait témoigner d'une vie, et surtout pas d'une existence, et que même s'il mettait bout à bout tous ces récits extravagants, ils ne constitueraient qu'une mince tunique de sornettes, déjà rabâchées dans treize et cætera de contes et tout autant de livres, et qui de fait ne lui livraient rien de cette insolite destinée que la mort enchâssait maintenant comme une perle énigmatique.

Et, à mesure qu'il entendait parler de man Artémise, sous toutes sortes de détails, il la sentait s'éloigner de tout cela, se réfugier dans la part inatteignable et sans histoire d'elle-même, et qu'aucune narration ne saurait aborder. Il se sentit honteux d'avoir, toutes ces années durant, conté ces historiettes qu'il ciselait autant que son talent le lui permettait, et qu'il ornait de détails croustillants, suspenses de série B, rebondissements à grand feuilleton, qui enjolivaient ses enquêtes de pacotille, ces mécaniques quelque peu théâtrales dont il était bien fier, se persuadant que, grâce à elles, il sublimait ces dépouilles négligeables qui s'échouaient à la morgue et qui semblaient


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n'avoir eu d'existence que ce qu'il avait pu extrapoler de leurs insignifiances. L'insignifiance, finit-il par admettre, c'était sa rubrique elle-même, et l'insignifiant c'était lui-même aussi qui s'obstinait à croire que la vie pouvait se raconter, et que le réel pouvait par là se régenter, et qu'un récit astucieusement filé avait force de conquête et de domination, alors que dans le cas de man Artémise chaque témoignage s'ajoutait aux autres pour les éparpiller ou pour les contredire, et enfin les dissoudre. Chacun ajoutait du mystère aux photos sous élastique dans le petit sac estampillé Prada, à ces babioles de dentelle, à cette machine à coudre Singer intacte dans un coin de la chambre, à ces vêtements innombrables qui avaient été si savamment élaborés par elle, si amoureusement portés par elle, et préservés par elle des atteintes du temps, et qui subsistaient là comme autant de verrous d'un palais inviolable.

C'est ainsi qu'il apprit qu'elle avait livré des accras de morue à des sans-papiers qui plombaient une église. Qu'elle avait passé beaucoup de ses dimanches avec des gens du Secours catholique, de la Croix-Rouge, du mouvement d'Emmaüs, ou ces Enfoirés qui aimaient la télé, à mijoter des soupes pour des


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peuplades inconnues de l'INSEE qui se terraient près des poubelles, qui s'insomniaient dans des voitures serrées dans des parkings, qui vivaient dans des caves d'HLM ou dans des recoins oubliés du métro. Il apprit qu'elle visitait (avec force cadeaux très utiles) maintes familles immigrées ou peuples des voyages qui erraient dans des déserts sociaux de plus en plus nombreux, de plus en plus immenses, que n'atteignait aucune allocation, politique diligente ou compassion technique d'une assistante sociale, tous victimes de cette sorte d'effacement où l'on disparaît corps et âme au cœur même des grandes villes.

Le Sherlock fut incapable d'instruire une logique quelconque entre cette man Artémise dont lui parlait tel vieux Russe à grandes larmes, celle de cet Hindou qui la présentait en danseuse d'opéra, ou celle de cette famille de Saint-Pierre-et-Miquelon persuadée qu'elle provenait d'Argentine où elle avait appris le tango et la manière de traiter les détresses avec des poudres de plantes. Non seulement chacun disposait d'elle d'une vision particulière, mais tous développaient des milliers d'anecdotes qui donnaient à penser que man Artémise avait


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vécu sept mille douze existences, et autant d'aventures qu'un héros de feuilleton pour télé.

Le Sherlock Holmes ne se laissa pourtant pas décourager par cet inextricable foisonnement des histoires. Il se mit à en chercher les invariants, ou les structures fondamentales, de sorte qu'il lui fut possible après de longs calculs de mettre au jour des thématiques qui permettaient d'envisager que man Artémise s'était toujours portée à la rencontre de gens très différents, gens étranges, gens tombés, personnes inattendues et qui se retrouvaient d'une manière ou d'une autre broyées par une machine dont nul ne savait rien, mais qui sévissait dans tous les coins du monde, et qui poursuivait ses victimes dans les soutes de cargos, les bateaux de fortune, les roues de camions, les traversées mortelles de toutes sortes de frontières et de murs barbelés, et dans des camps de rétention barbares qui demeuraient pourtant l'ultime résidu d'espérance dans la désespérance.

Dans tout cela, man Artémise avait toujours porté une bulle d'amitié. Un moment de tendresse. Un souvenir précieux où


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n'apparaissait jamais pitié ou compassion, ou cette bonne conscience de merde qui accompagne les cirques humanitaires. Juste le souci content de connaître toutes ces personnes, de vivre avec elles, vivre sa vie dans la leur, et par là même d'ajouter de la vie à sa vie, et sa vie à la vie.

Le Sherlock rencontra aussi des femmes qui avaient travaillé avec elle dans les ateliers Lanvin, doigts de fée, princesses du surfilage, sorcières de la découpe, virtuoses de l'aiguille et du dé. Toutes étaient unanimes pour reconnaître que sa manière de coudre relevait de ces zones où la technique se transforme en magie. Lorsque les formes les plus extravagantes sortaient de l'imagination de la boss Lanvin, puis de celle de sa fille Marguerite, et que bien des tailleurs à graines se demandaient comment tout cela allait tenir ensemble, man Artémise empoignait ces esquisses, déroulait ces patrons, empoignait ces mystères, se mettait à relier les satins, les soies et les voilages selon des lois obscures, dans l'emprise de ses fils à bâtir, et elle souriait à mesure que les franges, les drapés, plissés, transversales de bustier, juxtapositions des matières et couleurs, se mettaient en mouvement, tressaillaient entre ses


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mains légères, jusqu'à soudain révéler la splendeur finale qui allait susciter tant d'étonnement et de bonheur dans les grands défilés.

Ils furent nombreux parmi ces petites mains à soupçonner que les plus belles créations de la boss Lanvin naissaient entre ses mains obscures, car tous les concepteurs, imagineurs, dessinateurs et grands manitous de la forme nouvelle semblaient attendre et découvrir ce qui à mesure, sous les lampes basses de l'atelier à moitié clandestin, jaillissait de ses mains, ou qui filtrait de la machine qu'on lui avait réservée dans un endroit mieux éclairé de cette mine de sel.

C'était un plaisir de la voir, si belle et si austère, si rêveuse et si concentrée, si absente et si présente, tout à sa tâche, ou plus exactement, monsieur Holmes, à sa création, car avec elle le moindre col était une création de ses yeux clairvoyants et des petites touches de ses doigts, lesquels en certains passages délicats assuraient le relais de la machine à coudre. Elle sublimait les tissus, les matières, les couleurs, les amenait à se dissoudre, les forçait à se marier dans de brusques


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jonctions de leurs textures moelleuses, les précipitait dans une aura diffuse qui lui déformait les doigts, faisait briller son dé, dissipait son aiguille dans un poinçon de feu. Ainsi, à mesure que quelque chose émergeait de l'informe de toutes ces toiles et fanfreluches, elle se mettait à sourire, disaient-on, de ce sourire tout plein de profondeurs et de lumières que l'on allait retrouver sur son visage, dans le grand canapé de l'hôtel Le Faubourg.

Le Sherlock Holmes fut infiniment sensible à cette question du sourire. Il mit le mot en titre de son article, car il l'avait vu immobilisé à jamais sur le beau visage, dans la caisse de la morgue, comme si man Artémise était parvenue à un degré de contentement extrême, si bien qu'il voulait absolument savoir ce que pouvait être ce sourire juste avant la pétrification irrémédiable, et surtout quel genre de création pouvait bien l'avoir suscité.

Il reconstitua donc autant que possible les mille détails de sa journée, une de celles qui constituaient son ordinaire depuis qu'elle avait quitté cet atelier Lanvin, et que l'atelier lui-même


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avait disparu de la rue Boissy d'Anglas, ce qui n'avait nullement suspendu la nécessité pour elle d'y aller tous les jours, de descendre la rue de Rivoli, d'arpenter la rue Saint-Honoré, d'explorer de ses petits pas la place de la Madeleine, sans doute de déguster des thés d'Ali Baba, des chocolats de légende, des fondants de grande miséricorde, de se repaître des éclats de bijoux au fond de leurs écrins sévères, d'admirer ces vitrines où de vieilles traditions de couture s'en allaient aux audaces et aux impertinences.

Il découvrit qu'elle passait dans le quartier tous les jours, et aussi par le hall de l'Hôtel le Crillon, sans que le chasseur, qui au fil des ans avait fini par la repérer, fût à même de préciser ce qu'elle y faisait exactement, ce que ne parvint pas non plus à déterminer Sherlock Holmes qui, planté dans la splendeur du hall, s'évertua à contempler les mystères qui se tenaient derrière chaque scintillement. Il se contenta d'imaginer le fameux sourire dans cet endroit, et de sourire aussi. De sourire exactement comme elle, lui fit percevoir quelque chose qui demeura obscur et qui en même temps s'imposa à toute sa perception telle une présence très nette.


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Cette sensation le poussa à sortir du Crillon, à remonter la rue Boissy d'Anglas jusqu'à cet hôtel qui avait recueilli son ultime plénitude, elle, si bien vêtue, si bien coiffée, avec ouvert sur les genoux le Herald Tribune du jour qui lui servait de passe entre les chasseurs, voituriers et concierges du majestueux palace. Le simple fait d'arborer ce journal lui permettait d'atteindre sans la moindre inquiétude le hall-salon, parmi les lustres des fameux frères Delisle, sous celui qui surplombait le grand canapé principal où on allait finalement remarquer son immobilité, s'en émouvoir, et constater sa mort.

C'est peut-être là, dessous le lustre central, que l'hallucination se précisa chez notre Sherlock Holmes. Qu'il éprouva une fois encore le sourire ultime de la vieille Antillaise. Qu'il se mit à voir ce qu'elle avait dû voir en cet instant de son tout dernier jour, de cette dernière des années de sa vie. D'abord, le scintillement épars des couleurs tendres que travaillaient les dosages de lumières. Les hasards, les chances et la bonté du vert. Les chaleurs et les divinités du jaune. L'amour et le mouvement du rouge. Les immortalités du bleu et les feux de l'orange. Les mélancolies et les espoirs des gris. Et dans les délicatesses


L'Ultime sourire de l'Antillaise

ultimes du noir, les ors, les dorures et les bronzes, les éclats d'améthyste où d'impossibles futurs se mélangeaient à des siècles passés.

Puis, le Sherlock Holmes perçut ce mouvement inattendu qui se mit à tricoter ensemble toutes ces sensations, exactement comme les doigts de man Artémise l'avaient fait des belles toiles de Lanvin. Puis, dans tout cela, il crut connaître le brasillement de la mer dans la rade de la ville de Saint-Pierre où la vieille couturière était née, sous la chaleur sans une miséricorde des ruelles à pipi, parmi les eaux chantantes de trois mille caniveaux. Puis, la silhouette de sa mère, Symphonise D'Artagnan, penchée de toute éternité sur sa machine à coudre d'où elle sortait les cache-misère de sa trâlée d'enfants. Une image qui s'inscrivit dans une oblongue éternité avant de se dissoudre dans une autre forme qui était celle de man Artémise elle-même, quand très jeune elle s'était mise à remplacer sa manman, ou plus exactement à la suppléer, entrant dans un concert sans fin avec la vieille Singer, et surtout avec tous ces haillons qu'il fallait sublimer pour échapper aux macaqueries de la misère et aux grimaces de la déveine ; mais


Patrick CHAMOISEAU

la misère cernait si totalement la ville, et sillonnait si profondément ce raide pays de cannes à sucre, que man Symphonise D'Artagnan préféra expédier sa fille avec de grandes gens qui partaient à Paris, la ville des lumières, et qui avaient besoin d'une jeune fille à tout faire.

 Ces visions du voyage furent attestées par cinq ou six photos d'elle, piquetées, champignonnées, où on la voyait dans l'étrangeté de sa jeunesse sur le quai du paquebot de l'exil sans retour, ou dans les brumes du Havre, puis au pied de la tour de ce monsieur Eiffel, jusqu'au bord de ce grand trou d'années sans photos, sans lettres, sans témoignages, qui laissa au secret l'essentiel de ses âges en belle maturité.

Le Sherlock Holmes demeura assis dans le grand sofa de l'hôtel durant une journée entière, à vivre ce mélange de scintillements et de visions, sans trop savoir si cela relevait d'un délire de sa seule imagination ou de la reconstitution quasi magique de ce qu'avait revu man Artémise en ses derniers instants. Quand il put s'en extraire, il rôda dans les étages et les couloirs, parmi les gens de service, femmes de chambre,


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gouvernantes, qui elles aussi provenaient de partout mais aussi des Antilles, et qui toutes reconnaissaient man Artémise sur la photo, sans pouvoir préciser s'il s'agissait d'une cliente fortunée ou d'une ombre de passage, ou d'une de ces milliers d'employées des sociétés à fournitures diverses qui fournissaient aux besoins de l'hôtel. Elles avaient toutes eu de bons contacts avec elle, évoquant sa vie, son amour de la couture, ses connaissances sans limites de la machine à coudre, sa science des tissus et de leurs qualités, et il apprit qu'elle leur avait rendu à toutes plein de services en matière de sauvetage ou d'amélioration des vêtements des enfants.

Il soupçonna qu'elle avait peut-être même réussi à visiter les chambres, ces écrins de tissus précieux, de marbres polis, et d'ors, et de vieilles mosaïques des gris et noirs les plus profonds. Sans doute qu'elle avait dû essayer la féerie des couettes nuageuses dans les grands lits de duvets et de mousses. Quoi qu'il en soit, elle semblait avoir toujours été là, en tous temps, toutes saisons, sans que cela cause une gêne à quiconque.


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Le Sherlock Holmes médita sur tout cela pour y trouver le sens ultime de cette vie et de cette vieillesse insolites, d'autant que le contenu de son sac, le rangement du petit appartement, laissaient à penser que man Artémise était partie ce matin-là d'une sorte définitive, scellant tout ce qu'elle laissait derrière elle dans une fatalité diffuse. Dès son départ, lit, meubles, photos, bibelots et souvenirs avaient entamé un pâlissement de leurs couleurs, ce qui donnait l'impression qu'elle leur avait retiré à jamais toute la vie qu'elle avait pu y mettre. Elle avait véritablement entamé son dernier jour avec une haute précision, comme si le trajet qu'elle avait effectué ce jour-là, maintes fois répété au fil de maintes années, était l'aboutissement d'une longue répétition, le spectacle final autour de l'ultime sensation et du sourire ultime.

Mais il ne parvenait pas à trouver la signification suprême de tout cela. Alors, il s'attarda sur quelques témoignages qui lui parlaient des doigts de man Artémise, et de la qualité de sa couture, bien supérieure à celle déjà bien supérieure de Symphonise sa mère, et qui avait été la raison décisive de son départ en France, tant il est vrai que les bonnes gens qui


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l'avaient emportée aux rives de l'exil ouvrirent très vite cette petite mercerie où ils vendirent des chapeaux et ses talents de couture, jusqu'à leur vieillesse, leur mort, et le glissement de man Artémise vers les ateliers de la boss Lanvin rencontrée sans doute dedans la mercerie durant les années jeunes, autour d'une même passion pour les très beaux chapeaux.

Il revint donc chez elle pour examiner ses vêtements, suivre point par point la qualité sidérante de ses points de couture qui se mariaient à la fibre des toiles si bien qu'on avait le sentiment que les pièces de matières se moulaient les unes aux autres dans la brume indéfaisable d'une grâce. Il lui sembla même que les coutures reliaient mystérieusement chacun de ses vêtements entre eux, puis chaque meuble du pauvre appartement, et qu'il n'était pas étonnant qu'elles reliassent toutes les histoires, photos, lettres, babioles et témoignages, dans une saisie informulée où se devinait sans dévoilement l'entièreté de sa vie. Il se dit qu'en fait man Artémise avait passé du temps à couturer le monde, se couturer aux gens, couturer les misères, à y profiler des miettes d'espoir et des poinçons de joie, à croire qu'elle avait été une aiguille et du fil courant sur tout


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un lot de déchirures irrémédiables, jusqu'à ces moments qu'elle passait dans le hall de son grand hôtel où elle continuait de couturer les magnificences au grand habit d'ombres, d'abîmes et de secrets qui constituaient sa vie. Sans doute, dans le grand sofa du hall de son hôtel, avait-elle tenté de coudre ensemble tout les possibles des souvenirs et de les résumer dans ce sourire ultime qui s'adressa aux lumières d'or et de nuit des nombreux luminaires.

C'est avec cette idée qui ne dévoilait rien, n'aboutissait à rien, qu'il clôtura sa pauvre enquête et acheva son étrange rubrique. Il précisa avoir insisté pour qu'on lui adjoignit la photo, comme si d'avoir le visage de la vieille Antillaise permettait à cette enquête d'échapper aux insignifiances des sacrées fariboles. Il éprouva le besoin de l'accompagner à la fosse commune. Les fossoyeurs d'habitude solitaires et givrés furent sidérés de voir autant de monde, autant de fleurs, autant de chants dans tellement de langues, et autant de larmes, et autant de cousins cousines dans des races différentes, et tout autant de regrets.

Et moi, qui avais lu l'article, j'y étais de même sorte. J'avais


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l'impression d'avoir retrouvé en elle un peu de ma famille, non parce qu'elle était antillaise, mais parce que toutes ces traces que le Sherlock Holmes avait ramenées du filet de sa vie m'avait persuadé qu'elle avait parcouru le monde dans les infinis de ses lignes de couture et de ses dons secrets, et qu'elle avait découvert dans ces grands hôtels qu'elle semblait tant aimer, l'espace qui pouvait tout relier de ces mouvements de vie qui palpitent à l'écart de la vie, sans adresse, sans domicile connu, ces houles de dons et de secrets qui constituèrent son quotidien et qu'elle dissipa sous une lente immobilité dans les lumières des plus beaux lustres, sur la texture moelleuse du plus beau des sofas.

Je sortis donc de cette cérémonie qui remplit la fosse commune de tout l'amour du monde avec le sentiment qu'il me fallait tout de même prononcer le billet d'enterrement qu'exige la plus ancienne de nos vieilles traditions, le dire pour cette Marie-Caroline Eugénie Artémise, criée man Artémise, et finalement de tout mon cœur « Mimise », et cela non pour vous attrister mais seulement pour rappeler que dans les fastes d'une disparition, à même les insignifiances et les silences sans


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nom, il y a le grand vertige des simples humanités que la mort ne parvient jamais à totalement anéantir, mais qu'elle exalte à l'infini sur ces espaces offerts à tous où se cristallisent les grâces et les beautés, et où naissent les sourires.


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