La nouvelle


Le lézard qui pleure


Olivier Weber


Hôtel Santa Clara Sofitel Legend, Carthagène, Colombie


Olivier Weber

 
 
Au commencement était la bouteille. En principe, cela finit souvent comme ça, avec un verre ou davantage dans le gosier, mais là il s’agit du début, il s’agit vraiment du commencement.
La mer était chamboulée, les vagues un peu rebelles, et le rivage de Carthagène se chargeait d’embruns qui fouettaient les rares badauds alors que le soleil tombait littéralement d’un puits creusé dans le noir des nuages tropicaux. J’avais décidé d’aller jeter un oeil contre vents et marées, surtout contre les vents, sur la petite langue de terre au-delà de la forteresse des Espagnols. Les remparts sont d’éternels lieux de passage.
Les portes ouvrant sur la mer vous donnent l’espoir des confins.
 
Les amoureux ne s’y trompent pas, qui s’engouffrent entre les parois autant pour se cacher que pour rêver le grand large.
Et là, suivi par Katarina en sandales de cuir abîmé, devant une petite guérite de pierres arrondies destinées à protéger jadis la côte de l’Eldorado, j’aperçus ce que je cherchais, un objet flottant qui jouait avec les vagues. Katarina s’était rendue à Carthagène à contrecoeur, lasse de mes obsessions de chercheur géologue trop souvent plongé dans ses papiers et ses échantillons de roches sédimentaires ou magmatiques, ses blocs de mica et de gneiss. 

Le lézard qui pleure

 
 
À force d’explorer les grottes karstiques, il est vrai que j’avais oublié les strates de l’affection. La dérive des continents avait engendré la dérive des sentiments. Les pierres avaient eu raison de la passion. Ce séjour représentait la dernière chance de l’amour, un coup de poker, à quitte ou double. Nulle menace dans les propos de Katarina mais depuis des mois je sentais que nous étions au bord du gouffre. Je comptais sur le charme des vieilles murailles, le vent du large et la magie propre à l’Amérique Latine pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé.
 
Il ne me déplaisait pas de savoir que l’hôtel était un ancien couvent, bastion de la foi qui devenait lieu de rédemption pour couple en naufrage. Après tout, à force de recherches, d’isolement pour étudier mes chères veines géologiques, d’acharnement nocturne pour préparer mes communications, de réflexions claustrales, j’étais moi-même devenu une sorte de moine, pour le meilleur et pour le pire. Que Katarina ait accepté de me suivre jusqu’en Colombie tenait déjà du miracle. J’espérais désormais que son grain de folie, son côté « état-limite », nous éloigneraient à jamais du précipice.

Olivier Weber

 
 
La bouteille à la mer dansait dans les flots, épousait les soubresauts et les creux, évitait les rochers de la perle baroque de la côte caraïbe. Tandis que Katarina s’amusait à jeter des galets dans les vagues, je voyais distinctement le goulot monter et descendre, qui semblait désigner son ventre à moitié plein, un objet qui apparaissait et disparaissait dans le faisceau de lumière que le rideau céleste laissait percer, tel un oeil divin indiquant un chemin de rédemption.
 
Je m'approchais en contournant la guérite, fasciné par la bulle de verre qui se rapprochait du rivage, lentement, comme si elle connaissait sa minuscule voie de navigation. Oui, il s’agissait bien d’une bouteille à la mer qui préparait son retour sur la terre ferme, sur un rivage dépeuplé, porté par les vents du large et un parfum de mystère.
 
Ce fut un lézard qui curieusement me mit sur la piste. Dans notre chambre de l’hôtel Santa Clara aux murs ocres, face à la mer des Caraïbes, un bruissement me tira de la torpeur dans laquelle m'avait plongé la brise agitant les branches des bougainvillées et des palmiers.

Le lézard qui pleure

 
 

Le lézard, aux écailles bleues, lisses et brillantes, ne semblait nullement dérangé par mon réveil ou apeuré de mon approche. Ses pérégrinations m’amusèrent. Quelle détente plus futile pouvais-je m’offrir après le colloque de géologie à la faculté des sciences de Carthagène? Pour oublier l’obsession des faits et le diktat des disciplines exactes, les scientifiques aiment les jeux de hasard, les chemins du doute.

Ce lézard m’y invitait. Katarina dormait dans le fauteuil, un livre de Socrate à la main. Elle avait lu la veille un petit manuel des pensées des Indiens de la Sierra Nevada en espagnol, et elle disait que les penseurs grecs et les chamans de la tribu des Kogis auraient dû se rencontrer. Katarina m’épatait toujours car elle compensait ses rôles de starlette dans la série télévisée Plus dure sera la nuit, tournée dans les calanques de Marseille, en se plongeant dans des ouvrages de philosophie. 

 

Olivier Weber

 
 

-Ça aide à tenir! Et si j’étais à ta place, à l’université de Nice, je passerais mon temps à être figurant dans les séries télé. Chacun ses leviers d’amnésie !

L’amnésie… Le petit saurien excellait en la matière. Il remuait les feuilles déposées par la brise sur les carreaux de la terrasse. Je marchais, intrigué. Nul mouvement de repli de sa part, au contraire. Il grimpa sur le mur ocre, cette couleur parsemée dans les couloirs de l’ancien couvent du XVIIe siècle, occupé autrefois par les soeurs clarisses. Le lézard poursuivit son lent mais sûr cheminement, escalada les pilastres de la balustrade puis se prélassa sur la large rambarde. Il me regardait sans cesse, sortait sa langue, pointée vers 4 l’horizon ou plutôt vers une portion du rivage. Quel étrange animal… S’agissait-il d’une espèce typiquement colombienne, apte à l’amitié humaine ? Ou d’un spécimen tout droit surgi de la forêt amazonienne, hors de portée des prédateurs? 


Le lézard qui pleure

 
 
Ou encore d’une réincarnation des esprits des Indiens de la Sierra Nevada voisine… La danse du lézard me fascinait, oscillante, insistante. Je me souvins de ce que m'avait dit Ernesto, un familier de l’hôtel, Colombien installé à Miami et légèrement obèse qui prenait ses aises le matin dans le patio, l’ancien cloître des Clarisses, sous les arbres exotiques, hibiscus, frangipaniers et palmiers de Manille.
 
-Cet endroit a des pouvoirs magiques.
 
Ernesto avait fait fortune à Miami dans la location de bateaux à moteur pour touristes et riches Cubains exilés. Il m’avait dit qu’il revenait à Carthagène deux ou trois fois par an pour fuir la mégapole américaine devenue infernale et retrouver la grâce envoûtante de la ville alanguie au bord de la mer des Caraïbes. Devant mon incrédulité, alors qu’il sirotait son café de la province de Caldas, il me lança un regard malicieux :
 
-Allez donc voir la crypte, vous comprendrez !
 
Il s'agissait d’une petite cave de quelques mètres carrés sous le bar branché de l’hôtel où se produisaient de temps à autre des groupes de salsa. 

Olivier Weber

 
 
Dans son roman De l'amour et autres démons, Gabriel Garcia Marquez, qui fut journaliste à Carthagène bien longtemps avant de recevoir le Prix Nobel de Littérature, avait décrit l’histoire de la jeune fille mordue par un chien puis enterrée dans la crypte.
Ses cheveux blonds continuèrent de pousser après sa mort pour atteindre la modeste et céleste longueur de vingt-deux mètres. 
 
Ernesto était fier d’avoir connu Gabriel Garcia Marquez, qui avait acheté une maison à côté de l’hôtel Santa Clara, face au large, et d’avoir ainsi touché la main d’un homme qui avait lui-même touché la chevelure de la jeune fille 5 blonde.
 
Dans la crypte parvenaient désormais les vibrations du petit orchestre qui jouait juste au-dessus, avec un chanteur de quatre-vingts ans, sec comme un sarment de vigne, habité par sa musique, aussi vibrionnant que Compay Segundo du Buena Vista Social Club.
 
Nulle impression de sacrilège, bien au contraire. Les notes de musique semblaient bercer la religiosité des lieux étroits, aux pierres vieillies. 

Le lézard qui pleure

 
 
Et au-dessus le bar El Coro, loin d’être un autel de l’impiété, divulguait les bienfaits de la petite grotte de la foi, comme si les danseuses en débardeur et les nonnes défuntes communiaient dans la même transe. Oui, Ernesto avait raison, cet antre souterrain se révélait magique.
 
Etait-ce l’incarnation de l’esprit des lieux qui se reflétait dans le regard du lézard? Il poursuivait son parcours, sereinement, nullement effrayé et m’indiquait toujours la même direction, au-delà des remparts de l’antique cité espagnole, vers les flots des mers chaudes, ces miroirs étincelants aux reflets verts et bleus celle qui vous renvoient immanquablement à Melville,Stevenson ou Hemingway. Lorsque je tournais la tête du côté de la vieille ville, le reptile aux reflets bleutés m’indiquait la direction opposée, celle de la mer bercée par le courant en provenance du Mexique, lequel avait déposé au fil des années une étrange plage de sable blanc, isolé sur ce littoral de rocs et de graviers. Quel reptile têtu… J’étais fasciné par l’intelligence de la bestiole et par la magique beauté des lieux.
 
Il n’y avait plus aucun doute.

Olivier Weber

 
 
Je réveillai Katarina et dévalai les escaliers, comme pour répondre à l’impérieux appel du lézard. Nous approchâmes de la guérite, celle qu’indiquait le reptile bleuté. La bouteille à la mer nous narguait, elle dansait de plus belle, mais nous ne pouvions l'approcher.
 
-Regarde, ça aussi c'est un bon moyen d'oublier !
 
Katarina désignait un couple de jeunes Colombiens enlacés, blottis dans un recoin des remparts et qui semblaient épouser la pierre ancestrale. Pour nous fondre dans le décor, nous jouâmes nous aussi les amoureux transis, blottis l’un contre l’autre sous les roches suintant de salpêtre. Katarina m’embrassa longuement. M’embraser semble un meilleur mot, mais je retins mon instinct. En bon géologue, je considérais Katarina comme une pépite qu’il fallait préserver, désirer longuement. Elle avait deviné que le morceau de verre qui scintillait devant nous m’intriguait. Je pris Katarina par la main et l’entraînai vers la grève, au-delà des murailles aux vieux canons et du boulevard côtier, sous le regard martial de la citadelle.
 

Le lézard qui pleure

 
 
-C’est mieux que dans ma série télé, ricana-t-elle.
 
-Je serai tous les jours figurant pour toi si tu le veux.
 
Sur la langue de terre, je retrouvais par le plus grand des hasards Ernesto, qui arborait le même regard malicieux que lorsqu’il m’avait parlé de la crypte. Il était accompagné de la femme qui partageait une bonne partie de sa vie, une Américaine de Miami. Ancienne tenancière de boîtes de nuit à Las Vegas puis à Palm Beach, elle avait mis un terme ses activités nocturnes après avoir gagné au casino, nous expliqua-t-elle. À Carthagène, elle passait son temps à se prélasser au bord de la piscine où défilaient de belles Colombiennes alors que Ernesto lui, préférait visiter la ville et déambuler dans les ruelles aux maisons à balconnets de bois.
 
-Pour une fois, j’ai pu la décider à venir au bord de la mer, s'amusa-t-il.
Je lui demandais ce qu’il cherchait sur le rivage.
-Et bien sans doute comme vous ! La chance, le hasard !

Olivier Weber

 
 
Son regard s’illumina à ces mots.
-Asseyez-vous.
Un petit rocher leur servait de banc et il nous invita à prendre place sur un billot de bois.
-… à moins que vous n’ayez une mission plus urgente.
 
J’aperçus à nouveau ce que le lézard voulait me désigner, la bouteille à la mer. Elle dansait la gigue de plus belle, s’enfonçait vers les abysses, surgissait à nouveau, à quelques brasses de la grève. Ernesto avait remarqué mon intérêt.
 
-Faites attention aux courants marins, ils pourraient vous emmener au large !
 
La bouteille ne daignait pas s'approcher, et les vaguelettes m’effrayaient. Katarina, depuis que nous étions ensemble, ne cessait de se moquer de moi, qui ne savais pas nager. J’avais participé à des recherches en géologie sousmarine sur un bateau affrété par le Musée Océanographique de Monaco mais je ne pouvais me jeter à l’eau. Les deux mois d’enquête en Méditerranée s’étaient soldés, pour tout contact avec l’eau, à des douches sur le pont ou dans la cabine… J’étais la risée de mes collègues.

Le lézard qui pleure

 
 
Comment faire pour repêcher la bouteille ? Je ne pouvais plus faire marche arrière, décevoir le lézard-chaman, et encore moins l’attrister. Lorsque j’étais élève au lycée de Nice, un professeur d’espagnol nous avait appris une chanson, sur un poème de Federico Garcia Lorca. Elle m’émouvait beaucoup par sa mélancolie, la beauté de ses mots:
 
« El lagarto esta llorando
La lagarta esta llorando
El lagarto y la lagarta
con delantalitos blancos ».
(« Le lézard est tout en larmes
La lézarde est tout en larmes,
Le lézard et la lézarde
En petits tabliers blancs.»)
 
Etait-il en larmes, le lézard de la terrasse du Santa Clara ? Sans doute son esprit indigène était-il aussi enfoui dans la bouteille. Je me souvins du poème de Francis Ponge, « Le Lézard », qu’il comparait à un dragon chinois.

Olivier Weber

 
 
Et que sont les secrets pour les mers, sinon des messages flottés ou coulés, ces myriades de poèmes d’amour chantés par les marins ou ensevelis dans les abîmes maritimes… Je songeais à tout cela lorsque Katarina se dévêtit et plongea en maillot de bain dans l’eau tourmentée. J’avais à peine eu le temps d’admirer son corps de déesse, en surprenant un regard de jalousie de l’Américaine de Miami, que déjà Katarina avait disparu derrière une vague. Un sentiment étrange m’envahit. Comment ferais-je pour la sauver en cas de début de noyade ? Même si elle était excellente nageuse, avec des cours au Cercle des Nageurs de Marseille pour les bienfaits de sa série télévisée, je craignais le pire. Ma quête s’avérait dangereuse ! Une folie que de l'avoir emmenée jusqu’ici ! Je regrettai déjà tout. Et si c’était le lézard, ou la lézarde, la lagarta, qui était jaloux ou jalouse… Et si un esprit m’avait poussé à la faute…
 
-Ne vous en faites pas, elle s’y connaît en natation !
La main d’Ernesto me tenait l’épaule pour me rassurer. Aussitôt, la tête de Katarina réapparut derrière la vague. Elle souriait ou parlait, je ne savais plus. L’une de se mains brandissait la bouteille de verre.
 
 

Le lézard qui pleure

 
 
-On devrait la nommer maître-nageuse de Carthagène ! s’esclaffa Ernesto. Katarina revint lentement vers le rivage et s’ébroua.
-Je ne ferais pas deux prises de télé pour ça, ria-t-elle.
 
Elle s’aperçut de mon air effrayé. Mes peurs l’avaient toujours étonnée, moi qui descendait dans les grottes de Cévennes ou de Corse avec des spéléologues pour chercher un morceau de quartz ou sonder des strates millénaires. Tous nos regards étaient maintenant tournés vers la bouteille.
 
–Une sacrée trouvaille, dit l’Américaine. Ouvrez-là maintenant !
-Surtout pas, la coupa Ernesto. Ça pourrait leur porter malheur. À nouveau, je distinguai une lueur malicieuse au fond de ses prunelles.
-Allons plutôt dans le cloître de l’hôtel, nous serons protégés par les bons esprits, ajoutait le Colombien de Miami.
 
Katarina se sécha avec son paréo. La fin de journée était encore chaude mais la brise rafraîchissait les embruns. Nous rentrâmes au Santa Clara, l’Américaine plus excitée que jamais. Je portais délicatement la bouteille comme s’il s’agissait d’un trésor.

Olivier Weber

 
 
Nous nous retrouvâmes au patio une demi-heure plus tard. J’avais déposé la bouteille sur la table. Elle était ancienne, tavelée par les flots. Un bouchon de cire protégeait le contenu, un parchemin que l’on distinguait dans l’opacité du verre fumé et soufflé à la main. Quel capitaine avait-il offert à l’éternité du large ce dérisoire récipient ? Quel amant éconduit avait-il livré aux caprices maritimes la rançon de sa tristesse ? Quelle veuve éplorée ? Nous avions décidé de boire un mojito et d’attendre avant d’ouvrir la bouteille. Katarina avait plaisanté :
 
-Et attention aux poisons ou aux sortilèges qui pourraient en sortir !
 
L’Américaine avait eu un mouvement de sursaut puis s’était esclaffée, tandis qu’Ernesto racontait les naufrages dans la baie de Cartagena de Indias, l’arrivée des Conquistadores au XVIe siècle, les attaques des Français contre les Espagnols, les batailles navales livrées par les corsaires et pirates…
 
À tour de rôle, nous devions émettre une hypothèse, trouver la raison d’un tel message. 

Le lézard qui pleure

 
 
Ernesto pencha pour un négrier assailli sur le pont de son navire par les esclaves qu’il transportait. Katarina évoqua la saudade, la nostalgie d’un marin portugais parti pour trois ans de navigation autour du monde au temps de Magellan et incertain du retour. L’Américaine, qui n’avait pas dû se rendre compte de la vétusté de la bouteille bosselée, crut bon d’imaginer un restaurateur rapide qui envoyait sa commande de débris d’ailes de poulet nourri aux antibiotiques et OGM. Je penchais pour un amour perdu, qu’il nous conviendrait de retrouver, même par-delà les siècles.
 
-Il ne faut jamais donner du verre aux géologues, ironisa Katarina, ça les rend fous !
 
Après deux mojitos chacun, nous avions exploré en fait de multiples pistes qui empruntaient à la tragédie grecque, aux intrigues de midinettes, aux scénarios de série B, au suspense des romans-savons. Katarina je dois dire excellait en la matière, Ernesto n’était pas en reste et l’Américaine se rattrapait, brusquement désinhibée. 

Olivier Weber

 
 
J'avais abandonné les hypothèses scientifiques, les dérives de navire, les attaques de galions espagnols chargés d’or. Nous avions même concocté une suite au roman de Garcia Marquez, De l'amour et autres démons, en imaginant qu’une poignée de cheveux de la défunte sommeillait dans le récipient.
 
Avant de sombrer dans l’éthylisme aggravé, Ernesto prit sa plus belle voix, caverneuse, théâtrale, pour nous demander d’ouvrir la bouteille. J’empruntai au garçon de bar un couteau et décachetait le bouchon de cire, craignant que le verre ne se brise et que tout disparaisse brutalement. Sur les colonnes de pierre qui soutenaient les étages de l’ancien couvent du barrio San Diego et ses centaines de poutres apparentes, je cherchai en vain la présence du lézard, aussi malicieux que notre Ernesto, comme s’il pouvait m’apporter un soutien de choix. La bouteille ne se brisa point mais le contenu ne daigna pas s’extraire de son logement. Katarina, jamais en mal d’inspiration, se saisit de la paille de son verre, trifouilla le fond de la bouteille puis aspira avec soin. Un semblant de parchemin en surgit, qu’elle saisit de ses doigts fins, lentement, et qu’elle déposa sur la table avec une précaution de joaillier. Les secrets les plus anciens sont parfois trahis par un fétu.

Le lézard qui pleure

 
 
Un silence pesant envahit le patio. Nous étions suspendus au contenu de la bouteille, aux lignes que le morceau de papier, s’il le voulait bien, allait nous délivrait. Katarina souriait étrangement et paraissait heureuse, malgré la tension qui régnait dans le cloître.
 
-Qui se charge d’abréger cette attente interminable ? demanda Ernesto.
Je levai la main, comme mû par un irrépressible besoin de savoir.
-Vous nous traduirez si c’est en espagnol, dit l’Américaine.
 
Je saisis fébrilement le parchemin jauni. Curieusement, il n’avait pas souffert du temps ni de l’humidité. Il était plié en quatre. Je retins ma respiration, tandis que l'Américaine ouvrait grands les yeux, comme hypnotisé. La lettre allait-elle livrer son énigme?
 
Un coup de vent m’effraya, qui s’engouffra entre les feuilles de l’hibiscus et caressa nos joues.
-Alors Jonathan... S’impatienta Katarina, qui n’avait pas perdu sa mine souriante.

Olivier Weber

 
 
Je dépliai le papier. Une écriture fine à l’encre noire en surgit. Le message ne semblait aucunement ancien…
Il était écrit en deux langues, en français et en espagnol, que je comprenais mais que je parlais mal, como una vaca francesa, comme une vache française, plaisantait Katarina lorsque je m’adressai à des Colombiens.
 
« À qui recueillera cette bouteille,
Lancée à la mer par un temps incertain
Il suffira pour trouver le secret de la vie
De rôder dans la cave du désir
Et pour trouver le charme du bonheur
De rêver les yeux fermés dans la grotte
À Carthagène des Indes ou ailleurs
Dans la solitude des pierres ou le fracas des larmes
Dans les écailles de l’oubli ou la nostalgie de l’envie ».
 
Je regardais autour de moi. Ernesto et sa compagne étaient interloqués.

Le lézard qui pleure

 
 
Katarina arborait une mine circonspecte, comme devant un scénario de Plus dure sera la nuit.
 
-Cette grotte, ce ne peut être que la crypte de l’ancien couvent ! lança Ernesto.
L’Américaine s’en mêla, impatiente de se rendre non à la crypte mais au bar à salsa du rez-de-chaussée.
-Il faut y aller avant qu’il n’y ait trop de monde.
 
La bouteille n’était pas si vieille que cela, comme si une main experte l’avait façonnée à dessin pour la dater de Mathusalem. L’écriture me paraissait fabriquée, trop déliée pour être honnête, trop régulière pour sommer l’urgence, avec une calligraphie sans débords qui trahissait le faux semblant, la patine prématurée. L’objet de verre posée devant moi me rappelait les biberons bretons pour les enfants, avec un modèle réduit de navire à l’intérieur.
 
-C’est étrange que le message soit rédigé en français, ajoutai-je. Katarina estima que le rédacteur du message n’était autre qu’un corsaire au service du Roi de France perdu sous les tropiques ou un pirate de l’Île de la Tortue qui aurait un peu trop dérivé.

Olivier Weber

 
 
À quelques mètres de la crypte, l’invitation était tentante, sauf à nous aventurer pendant des jours dans toute la ville, dans les moindres replis de la forteresse, les recoins des vieilles casas, les souterrains des palais espagnols. Bien que j’eusse préféré explorer, y compris en tenue de les tréfonds de Carthagène des Indes, nous étions tous trop impatients pour résister.
D’un regard, nous décidâmes de nous rendre à la crypte, via le bar à salsa, point de passage obligé, ultime épreuve des pénitents. Dans le cloître de l'ancien couvent, le personnel s’activait pour préparer le repas du soir, servi dans les allées. J’avais noté un excellent vin d’Argentine, et son parfum insistant, ses saveurs fruitées me revenaient en tête. Le bar était vide en cette fin d’après–midi, hormis quelques musiciens affairés à installer leurs instruments pour le concert du soir. J’enlevai la petite chaîne qui barrait l’escalier de la crypte. 
 
-Vous êtes certains qu’il faut descendre ? demanda l’Américaine d’une voix inquiète.
L’endroit obscur certes rappelait quelques ténèbres bibliques. Ernesto me saisit le poignet d’une main étonnamment ferme pour son embonpoint.
-Allez-y tous les deux.

Le lézard qui pleure

 
 
Katarina m’adressa un clin d’oeil complice, qui me rappelait ses invitations à l’amour. Je m’engouffrai le premier dans l’étroit escalier, à pas lents, comme si je craignais de briser in tabou ou de lever trop vite le voile du mystère. Derrière moi, Katarina me donnait de gentils coups dans les côtes afin de m’encourager à descendre plus vite les marches patinées par les siècles.
 
La crypte était faiblement illuminée par deux cierges dont la cire fondue composait des statuettes éphémères sans cesse renouvelées. Hormis deux niches, rien n’arrêtait notre regard. La tombe de la jeune fille aux cheveux longs, Sierva Maria de Todos los Angeles, était toujours là, sans objet de culte sur sa table. L’atmosphère était un peu plus humide que lorsque nous avions découvert l’endroit qui avait tant inspiré Garcia Marquez. Je relus calmement le message, empreint de mystère. Aucune piste ne s’ouvrait à nous. Les murs étaient lisses, les niches vides.
-Regarde, murmura doucement Katarina.
Sa voix était emplie d’émotion. Elle indiqua du menton le mur au-dessus de la tombe de la jeune fille à la chevelure éternelle. Un lézard nous observait, langue pendue, aux écailles bleutées, nullement effarouché par la présence de deux intrus.

Olivier Weber

 
 
-Comme c’est drôle, soufflais-je, il ressemble au lézard de notre terrasse.
-Sans doute est-ce le même, sans doute rêvons-nous, loin des naufrages.
Je me rappelai alors qu’elle me surnommait « le petit vaurien » lorsque je la taquinais ou « le reptile à deux pattes » lorsque je la délaissais pour étudier mes pierres, et je me souvins aussi qu’elle aimait Francis Ponge, qui vivait à quelques encablures de notre maison, dans l’arrière-pays niçois, découvert bien longtemps après qu’il eût écrit Le Lézard, dont la poésie glissait de métaphore en métaphore, jusqu’au « petit saurien »
 
Elle entonna une chanson dont la musique m’était familière.
« El lagarto esta llorando
La lagarta esta llorando
El lagarto y la lagarta
con delantalitos blancos ».
 
 

Le lézard qui pleure

 
 
Je repris à mon tour, à voix basse, tandis qu’Ernesto en haut des marches nous observait avec un regard de tendresse inhabituel, sans qu’il puisse discerner nos visages en raison de l’obscurité qui nous plongeait dans une ambiance de commencement du monde.
 
« Le lézard est tout en larmes
La lézarde est tout en larmes,
Le lézard et la lézarde
En petits tabliers blancs.»
 
Je regardai le lézard qui me fixait des yeux, lesquels ne pleuraient pas. Je relus encore le message. Que signifiait « par un temps incertain » ?
 
-Par un temps incertain, me souffla Katarina, qui avait deviné mon interrogation, cela veut sans doute dire... aujourd’hui. À moins que ce ne soit… demain ? 

Olivier Weber

 
 
Les bouteilles à la mer sont des antidotes du naufrage. En me retournant, je m’aperçus que son visage était inondé de larmes, et ce fut comme si toute la citadelle était en pleurs. Je sus alors qui avait jeté la bouteille à la mer, je sus qui était la pirate des coeurs et je compris toute la magie que pouvait engendrer l’Amérique Latine. Katarina m’embrassa dans l’obscurité et Ernesto disparut en direction du bar tandis que s’égrenaient les premières notes du concert de salsa.
 
La chevelure de la jeune fille ne poussait sans doute plus, quatre siècles après sa mort, mais dans la crypte le sentiment s’agrandissait l’émotion redoublait, à en donner le vertige. La nuit promettait d’être longue, et la bouteille à la mer était loin d’avoir livré tous ses secrets.
 
Olivier Weber

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Le Jour où je suis devenue vieille
Benoîte Groult
Sofitel Munich Bayerpost
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Denis LABAYLE
mai 2011
Le Concert luxembourgeois
Denis Labayle
Sofitel Luxembourg Le Grand Ducal
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Tahar BEN JELLOUN
avril 2011
Un pigeon à Amsterdam
Tahar Ben Jelloun
Sofitel Legend The Grand Amsterdam
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Philippe BESSON
mars 2011
Brève rencontre à Londres
Philippe Besson
Sofitel London Saint James
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Patrick POIVRE D'ARVOR
février 2011
La Mort atroce de Victor Hugo
Patrick Poivre d'Arvor
Sofitel Luxor Winter Palace
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Neil BISSOONDATH
décembre 2010
Good morning, monsieur Roussin
Neil Bissoondath
Hôtel Scribe Paris
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Daniel ARSAND
novembre 2010
Rencontres strasbourgeoises
Daniel Arsand
Sofitel Strasbourg Grande Île
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Gonzague SAINT BRIS
octobre 2010
Mais où est donc passée l'horloge du désir?
Gonzague Saint Bris
Sofitel Fès Palais Jamai
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Pierre VAVASSEUR
septembre 2010
Cherche-moi
Pierre Vavasseur
Sofitel Lyon Bellecour
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Jean-Marie ROUART
juillet 2010
La Fin d'un rêve bleu
Jean-Marie Rouart
Medina Essaouira Hotel Thalassa Sea & Spa
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Delphine DE VIGAN
juin 2010
Week-end en amoureux
Delphine de Vigan
Sofitel Marseille Vieux Port
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Eduardo MANET
mai 2010
La Fiancée de la mer
Eduardo Manet
Sofitel Agadir RoyalBay Resort
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Akli TADJER
avril 2010
Retour aux sources
Akli Tadjer
Sofitel Algiers Hamma Garden
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Catherine ENJOLET
mars 2010
Au balcon du ciel
Catherine Enjolet
Sofitel Rome Villa Borghese
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Yasmina KHADRA
février 2010
Holm Marrakech
Yasmina Khadra
Sofitel Marrakech Palais Impérial
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