La nouvelle


Saudade


IRENE FRAIN


Sofitel Lisbon Liberdade


Irène Frain


Saudade

Pleine comme un œuf, Lisbonne. Le volcan islandais. Aucun avion n’arrivait, aucun ne repartait. Et personne ne savait quand le trafic reprendrait.

Les voyageurs, malgré tout, voulaient rentrer chez eux. Ils ont squatté l’aéroport. Mais certains — une bonne centaine, je pense — ont refusé de se comporter en otages du volcan. Ils n’avaient pas eu leur content de printemps portugais, ils ont regagné la ville, droit à la Praça do Comércio, où on les a retrouvés calés plein Sud dans les fauteuils des cafés-terrasses. D’autres se sont offerts quelques tours supplémentaires dans les trams déglingués qui jouent aux montagnes russes entre la Graça et l’Alfama. Ou bien ils ont choisi de voir ce qu’ils n’avaient pas pu voir. Dans tous les cas, ils ont rejoint les hordes de touristes qui avaient déferlé sur Lisbonne juste avant la fermeture de l’aéroport et se retrouvaient bloqués, eux aussi. Pendant quarante-huit heures, on a vu beaucoup de Français dans les rues.

J’ai occupé une place assez particulière parmi ces touristes en perdition. 


Irène Frain

Je m’étais offert une petite escapade en solitaire mais à peine débarquée de l’avion, je m’étais sentie fiévreuse et je m’étais cloîtrée dans ma chambre d’hôtel. Assommée de migraines et de médicaments, je n’en étais pas sortie pendant deux jours. J’ai appris la nouvelle de l’interruption du trafic aérien par la télévision, au moment même où j’émergeais. J’ai appelé mon agence de voyages. « Rien à faire » m’a-t-on répondu. « Prolongez votre chambre d’hôtel. Pour l’avion, on vous préviendra. » Cette phrase m’a fait l’effet d’un cadeau du ciel. Je me sentais beaucoup mieux, j’avais faim, plus du tout mal à la tête et je tenais sur mes jambes. J’allais pouvoir profiter de Lisbonne.

Il était midi et il faisait beau, je me souviens. Rien qu’à y penser, je retrouve l’état délicieusement paradoxal qui fut le mien ce jour-là : encore un peu faible mais habitée d’un féroce appétit de vivre. Et d’appétit tout court. J’ai expédié ma toilette et foncé au restaurant de l’hôtel. À peine assise, j’ai commandé un porto rouge. Du Quinta do Noval Colheita 2000. C’est dire si j’avais retrouvé ma tête.

 

 

Saudade

J’ai encore sa saveur en bouche, généreuse et noble. Chaque gorgée me rapprochait de la vie. Je la savourais, je ne voulais rien perdre de cette résurrection à petites lampées.

Puis j’ai passé ma commande. Le serveur avait remarqué que j’étais morte de faim ; pour me faire patienter, il m’a apporté une salade de poulpe et une énorme assiette de beignets de morue. Je me suis ruée dessus.

Ça n’a pas échappé à ma voisine de table. Une Française, elle aussi. Esseulée, comme moi. Elle était sans doute en mal de conversation, elle a pointé mes deux assiettes :

  —          Les petiscos de l’hôtel sont magnifiques.

J’étais toute à mes poulpes, j’ai levé sur elle un œil rond. Elle a corrigé :

  —          Les tapas, si vous préférez.

Puis elle a désigné le serveur et soupiré :

 


Irène Frain

 —          Même ici, ils disent tapas. La mondialisation, il n’y a rien à faire. Alors que la langue portugaise est si riche ! Quel désastre...

 Elle semblait habitée d’une nostalgie sans fond. C’est là que, pour la première fois, je me suis interrogée sur son âge. Je l’ai dévisagée.

Un lifting, malheureusement, l’avait rendue indatable. Et son élégance était parfaitement contemporaine. Elle se tenait très droite. Je me suis dit qu’elle avait dû être mannequin.

Cinq minutes plus tard, nous étions assises à la même table. C’est fou ce que le volcan, pendant ces heures d’attente, a pu rapprocher les gens. La paralysie du trafic a engendré dans les esprits un vide insupportable, les gens se sont confiés au premier venu. J’ai été la première venue de Christine Garnier.

*

 


Saudade

« Je viens à Lisbonne deux fois par an. Il y a longtemps, quand j’étais journaliste, j’ai décroché une interview de Salazar. Alors qu’il n’en donnait jamais. Imaginez le boucan qu’elle a fait, mon interview, le buzz, comme vous dites maintenant. D’autant que j’étais toute fraîche dans le métier. J’avais commencé comme mannequin. J’ai défilé pour les plus grands, Dior, Balenciaga, Jacques Heim. Un ami m’a dit : “ Tu ne peux pas faire ça toute ta vie. ” J’avais du chien et peur de rien, je me suis lancée. J’étais douée. Donc un jour, comme je vous ai dit, Salazar… J’ai vendu mon reportage dans le monde entier et ensuite, j’en ai fait un livre. Salazar était aux anges, il m’a réinvitée et réinvitée, j’ai appris le portugais, visité le pays, je me suis attachée, je suis revenue des dizaines de fois. Alors ce matin, quand je me suis retrouvée à l’aéroport et que tout était bloqué, je me suis dit : “Je rentre à Lisbonne. Après tout, ici, je suis un peu d’ici ! ” J’ai appelé la réception de l’hôtel et l’affaire a été réglée en deux minutes. Je viens deux fois par an, ils me donnent toujours la même chambre. Au fait... Salazar... Vous savez qui c’est ?... »


Irène Frain

Je savais. Mais la vieille Garnier (je dis “vieille” parce qu’à mesure qu’elle avançait dans son récit, elle me paraissait émerger de temps tous plus anciens) ne m’a pas laissé le temps d’étaler ma science :

 —          Les gens prétendent que Salazar était un dictateur. Moi qui l’ai bien connu... Quel dévouement à son pays ! Vous êtes déjà venue au Portugal ?

 —          Non. Je viens d’arriver.

 —          Allez donc marcher une heure dans Lisbonne, vous allez voir. La ville tombe en ruines.

 —          J’aime les beautés délabrées.

 —          Et les gens ? Vous pensez aux gens ? À la vie qu’ils mènent ?

Je n’ai su que répondre. Elle s’en fichait. Elle était déjà revenue à Salazar :

 

 


Saudade

 —          Le bel homme que c’était... Je l’ai d’abord rencontré au Palais. Quand il a fait son apparition, entièrement vêtu de noir et blanc, j’ai manqué de tomber à la renverse. Un peu plus tard, il m’a conviée à sa maison de campagne... Imaginez ça : personne n’était jamais entré là-bas. Une exclusivité mondiale !

Elle commençait à radoter, j’ai coupé :

  —          Ça se passait quand ?

Elle a eu un petit rire puis m’a lâché sur un ton assez cabotin :

 —          Nous lavons notre corps. Nous devrions par conséquent laver notre destin. Changer de vie comme nous changeons de linge.

 —          C’est une belle image.

 —          Ce que vous êtes drôle ! Enfin, voyons ! Ces phrases ne sont pas de moi ! Mais de Pessoa. La gloire de Lisbonne ! Mais avez-vous seulement entendu parler de Pessoa ?


Irène Frain

  —          Oui, “Le Livre de l’Intranquillité”, “Le Marin”… Et... Je... Je ne sais plus...

Mon déjeuner tournait au grand oral. J’ai bafouillé :

Une fois encore, elle s’en fichait, poursuivait aveuglément son idée :

 —          Pessoa ne croyait pas au monde réel. Il ne se fiait qu’à ses sensations. Elles l’avaient averti que la vie était un millefeuille de vies. Il était persuadé que nous menons d’autres existences en parallèle. Des vies spectrales.

 —          Je n’ai jamais entendu parler de ça.

 —          Les gens ne savent plus rien.

Elle a eu un de ses petits silences nostalgiques. Puis elle a repris :

 —          Si Pessoa n’avait pas cru aux vies parallèles, il ne serait jamais inventé autant d’hétéronymes.

 


Saudade

 

Le porto m’avait un peu ensuquée, j’avais du mal à la suivre. Elle s’en est aperçue :

 —          Comment, vous n’êtes pas au courant ? Et vous me dites que vous connaissez Pessoa ?

J’avais compris son système, j’ai préféré attendre la suite. C’était bien vu, elle n’a pas tardé :

  —          Pessoa n’arrêtait pas de s’inventer d’autres identités. Tellement qu’à l’heure qu’il est, on n’en a pas encore fait le tour. Une autre citation de lui, tenez, je vous en fais cadeau : « Nous sommes qui nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. »

J’étais tombée sur une fan de Pessoa. J’en savais trop peu pour tenir la route. Il était temps de biaiser :

  —          Vous aimez la tristesse ?

  —          C’est portugais. Comme la musique du fado. Le fado, la saudade, ça vous dit quelque chose ?

 


Irène Frain

 

Histoire de me faire mesurer sa maîtrise de la langue, elle prononçait les mots à la lusitanienne.

 —          Les chants mélancoliques et amoureux chers au Portugais, c’est ça ?

La vieille Garnier s’entêtait à ignorer mes réponses. Son regard, déjà, s’était enfui vers la fenêtre, comme pour choper au vol de vieux souvenirs en maraude dans l’avenue. Et elle continuait en forçant sur les graves :

 —          Fado, avant d’être une musique, c’est le destin. Celui qui m’a jetée sur le chemin de Salazar, par exemple. Et saudade... Intraduisible. Le désir du passé, peut-être. Vouloir retourner en arrière avec la même intensité qu’on veut coucher avec un homme. Et ne pas pouvoir assouvir ce désir.

Son expression était celle d’une mélancolie rare. J’en ai déduit qu’elle avait couché avec Salazar. 


Saudade

J’aurais bien voulu en savoir plus. Mais elle revenait déjà à ses considérations littéraires :

 —          Comme Pessoa, je pense que nous traversons la vie en fantômes. Et que nous sommes nous-mêmes des fantômes. Moi, par exemple. Je suis un fantôme du journalisme qui revient sur le théâtre de ses exploits.

 —          Et moi ?

Elle a marqué un long silence. Le temps, je suppose, d’improviser.

 —          Vous, vous êtes un fantôme pressé de quitter cette table pour aller visiter Lisbonne.

Vacharde, Madame Garnier. Et rien ne lui échappait.

Elle a lu dans mes pensées, elle a corrigé le tir :

 —          N’imitez pas les touristes, vous valez mieux que ça.


Irène Frain

 

 —          C’est la première fois que je viens à Lisbonne, il faut bien que je voie tout ce qu’il y a à voir. Et j’ai très peu de temps devant moi. À moins que je ne vous embauche comme guide !

 —          Très peu pour moi.

D’un mouvement précieux, elle désignait une canne abandonnée à l’angle de la banquette.

 —          Vous n’aviez pas remarqué ? Arthrose de la hanche.

Je n’avais pas remarqué. Je ne savais plus où me mettre. Mais une seconde fois, elle s’est radoucie :

 —          Je vais vous donner une clef qui va vous permettre de voir Lisbonne comme il faut la voir. Même dans les lieux infestés de touristes.

Elle ressemblait maintenant à une sorcière. Je ne sais pas pourquoi, je lui ai dit exactement le contraire :


Saudade

 

 —          Vous êtes une fée !

 —          Très bien. Puisqu’on se plaît tellement, on va se retrouver ce soir pour faire le point sur vos visites, vous voulez bien ? Ici, au bar, à vingt heures ?

J’avais parfaitement compris qu’elle avait trouvé cette astuce pour passer sa soirée avec moi. Mais je voulais la clef de Lisbonne, j’ai accepté.

Je dois dire qu’elle s’est montrée grande dame :

 —          Vous ne viendrez peut-être pas. Mais je vous ai promis la clef, je vous la donne. Lisbonne est une ville de fantômes. Vous n’allez pas cesser d’en croiser.

 —          Qu’appelez-vous fantômes ?

 —          Des spectres échappés de votre propre vie. À Lisbonne plus qu’ailleurs, le destin est embusqué à tous les coins de rue.


Irène Frain

 

 —          Qu’est-ce que vous me conseillez, comme gilet pare-balles ?

 —          Un vers de Pessoa. « Qui je fus est un inconnu que j’aime. Et qui plus est, en rêve seulement… »

J’aurais bien aimé qu’elle s’explique. Et qu’elle m’en dise plus sur son histoire avec Salazar. Mais elle s’est fermée. Plus un mot, sauf pour réclamer, d’un index impérieux et vernissé, l’addition au serveur. Puis elle m’a décrété, toujours aussi royale : « Je vous invite ! »

Le compte n’était pas sur la table qu’elle l’a signé. Un paraphe illisible, assorti du numéro de sa chambre — 230, je m’en souviens très bien. Ensuite, je la revois se lever, s’emparer de sa canne, laisser tomber un « À ce soir ! » un peu théâtral et quitter le restaurant. Elle portait son arthrose comme si c’était une robe du soir.


Saudade

 

*

Cinq minutes plus tard, je partais à l’assaut de Lisbonne. Sans guide et sans plan. Décidée à me laisser porter par le seul élan des rues.

Elles étaient en pente, je sentais bien qu’elles m’emmenaient vers les quais, le Tage, son odeur d’algues et de sel. Il ne m’a pas fallu une demi-heure pour me retrouver sur l’immense esplanade de la Praça do Comércio. Je me suis subitement sentie fatiguée — sans doute un contrecoup de la grippe. J’ai poussé la porte du premier café.

Ce fut la bonne : sitôt accoudée au comptoir, je suis tombée sur un revenant d’une de mes vies passées, comme me l’avait prédit la Garnier. Rien de romantique, hélas : le proviseur d’un lycée où j’avais enseigné au tout début de ma carrière.

C’est lui qui m’a abordée. Pas le moins du monde surpris de me retrouver :


Irène Frain

 

 —          Alors, vous faites le circuit ?

 —          Quel circuit ?

 —          Le circuit Pessoa. Le Café Martinho, un incontournable ! Le temps qu’il a passé ici… Regardez dans la salle, là, par-derrière. Il avait sa table attitrée. Ils ont mis sa photo au-dessus.

Puis, comme du temps où je travaillais sous ses ordres, il s’est rengorgé dans ses airs supérieurs :

 —          Vous n’allez pas me dire que vous ne saviez pas !

J’ai menti effrontément :

 —          Bien sûr que je sais.

 —          Je termine le circuit. Vous, vous commencez, j’ai l’impression ? C’est vrai, on peut le faire aussi bien à l’envers qu’à l’endroit.


Saudade

 

J’ai acquiescé. Il a soupiré d’aise et recommencé à laper son café. Puis il m’a servi un petit laïus sur la décadence de l’enseignement, les bonheurs de la retraite et les ados qui ne sont plus ce qu’ils étaient. À tout prendre, je préférais les nostalgies salazaristes de la Garnier, elles avaient plus de gueule.

Par chance, il était de la race des touristes stakhanovistes. Il a abrégé : « On parle, on parle, mais j’ai un autre programme j’ai encore énormément de choses à voir, faut que je file. » Et il a filé.

Je me suis retrouvée seule au comptoir. Dans un état d’esprit, à la vérité, très partagé. D’un côté, je me sentais très fière d’avoir retrouvé, au seul instinct, ce lieu si cher à Pessoa. Et ravie d’y avoir fait ma première “rencontre spectrale” comme aurait dit ma vieille toupie de l’hôtel : « Ce soir, j’aurai au moins quelque chose à lui raconter. »

Malgré tout, cette rencontre, je ne la trouvais pas très brillante. « J’ai toujours détesté ce crétin. Si c’est tout ce que Lisbonne 


Irène Frain

trouve à me remonter de l’océan du passé... »

 

J’ai quitté le Café Martinho sans jeter un œil à la table de Pessoa ni à sa photo. Dehors, à l’angle des arcades, une boutique proposait des guides en français. J’en ai acheté un. Et décidé de changer de méthode. J’ai ouvert le guide au petit bonheur la chance, fermé les yeux et arrêté mon doigt sur une ligne. C’est ainsi qu’ayant voulu jouer le hasard contre le destin, ma destination suivante fut une conserverie de morue, poulpes, sardines et maquereaux.

*

Selon le plan, l’établissement était situé à trois rues de la place. J’y suis donc allée à pied. Mais dès que je me suis retrouvée devant la conserverie — une boutique, en réalité — j’ai voulu faire demi-tour : une queue immense s’étirait dans la rue. Des touristes, tous. Bardés d’appareils photos et en uniforme de rigueur, jean, tee-shirt, panama, parfois bermudas.


Saudade

 

Il faut croire que l’esprit de Lisbonne, ou celui de Pessoa, continuait de m’avoir l’œil car une voix de femme m’a aussitôt interpellée :

 —          Tu me reconnais ? Mais qu’est-ce que tu fiches ici ?

Une amie de fac. Elle avait lu les guides, comme les autres, et faisait bien docilement la queue pour repartir dûment bardée de ces conserves à coup sûr incontournables, comme aurait dit mon proviseur.

Elle, j’ai mis du temps avant de la situer. L’abus du soleil avait détruit les traits pulpeux qui lui avaient valu tant de succès dans ses belles années. Les régimes avaient fait le reste, elle était maintenant ravinée, sèche et creuse. Et c’est d’une voix éraillée par le tabac qu’elle a insisté :

 —          Viens, je vais te faire gagner des places. Tu ne peux pas rater cette boutique, les meilleures sardines du Portugal ! 


Irène Frain

C’est le volcan qui t’a bloquée, toi aussi ? Quelle histoire ! À l’aéroport, ce matin...

Elle se lançait dans une histoire de billets low-cost à laquelle je ne comprenais rien. J’ai lâchement choisi d’imiter mon ex-proviseur :

 —          Justement, j’ai le même problème, je dois filer. J’ai rendez-vous par là-bas...

D’un index vague, je lui pointais le bout de la rue. Elle a tout gobé. Le temps de lui donner mon adresse électronique comme elle le réclamait, j’étais libérée de ce nouveau fantôme.

*

Je me suis enfoncée dans le réseau des rues. Il était quinze heures trente. J’ai calculé : ça me laissait le temps de deux ou trois visites avant d’aller retrouver Christine Garnier au bar de l’hôtel.

 


Saudade

J’ai rouvert mon guide. Et décrété : « Virage à 180°. Au lieu d’y aller à l’aveuglette, je vais suivre à la lettre les instructions de ce bouquin. »

Dans une prose enflammée, mon guide conseillait au voyageur de commencer par une visite du quartier de l’Alfama. “ C’est l’âme de Lisbonne. Le plus ancien, le plus connu de la capitale, l’emblème du Lisbonne éternel. Vous allez voir surgir entre le Tage et la Mer de Paille, étincelante entre les immeubles aux façades lépreuses et les églises baroques, aussi bleue que les azulejos qui jalonneront votre flânerie dans les ruelles escarpées hantées par la mémoire des pêcheurs d’antan et le souvenir de la conquête des Indes... ”

J’ai hélé le premier taxi. À peine assise sur la banquette arrière, j’ai vu s’encadrer dans le rétroviseur le visage d’un homme qui ressemblait singulièrement au gardien d’un immeuble parisien où j’avais brièvement habité dans les années 90. « Antonio. Antonio Figueiredo. Je suis sûre que c’est lui. »


Irène Frain

 

*

À son tour, l’homme m’a scrutée dans le rétro. J’ai regardé ailleurs. Lui aussi. Mais c’a été plus fort que moi, j’y suis revenue. Il a fait de même.

Pendant une dizaine de minutes, nous avons ainsi échangé une série de petits coups d’œil fugaces et inquiets. Autour de nous, les tramways menaçaient les voitures à chaque coin de rue. Et le passé l’imitait, il n’arrêtait plus de me lancer des défis. « Tu vois bien que c’est Antonio, parle-lui ! Il était sympa, Antonio, il parlait un français magnifique, il t’aimait bien ! Tu ne peux pas faire semblant de ne pas le reconnaître... »

 Je luttais : « Mais non... Ces grosses verrues, là, autour de sa bouche... Et la vieille balafre qui lui couture la joue. Antonio n’a jamais eu de balafre... »


Saudade

 

Ça ne marchait pas, j’étais de plus en plus persuadée que c’était lui. J’ai baissé la vitre. Dehors, l’Alfama décalquait scrupuleusement tout ce qu’en disait mon guide : rues pentues, virages en épingle à cheveux, façades lépreuses, odeurs d’olive et de poulpe grillé, coulées de bougainvillées, venelles murées, porches qui découvraient subitement de longues frises d’azulejos, balcons de fer forgé en suspens sur le Tage. Cette magnifique exactitude m’a rassurée. J’appartenais encore à la réalité.

Le taxi arrivait à la destination que je lui avais indiquée, le Miradouro da Santa Lucia. Là encore, tout était conforme aux promesses de mon guide : panorama splendide sur le fleuve et le vieux Lisbonne. J’aurais dû me calmer. Malheureusement, à cet instant précis, un lourd nuage est passé devant le soleil. Jusque là blanche et éblouissante, la ville s’est soudain retrouvée noyée dans un plomb funèbre. Ça m’a flanqué le cafard, j’ai repensé, je ne sais pourquoi, aux mois sinistres que j’avais passés dans l’immeuble dont Antonio était le gardien. Et c’a été plus fort que moi :


Irène Frain

 

 —          Vous vous souvenez de moi ? Paris, le 58 rue Botzaris… Antonio, vous vous appelez bien Antonio ?

L’homme s’est retourné, m’a considérée d’un air effaré puis, après un long silence, m’a répondu qu’il ne parlait pas français. En anglais, en revanche, il se débrouillait très bien. Il m’a fait un bout de conversation. Il n’avait jamais mis les pieds à Paris. Il aurait bien aimé, ça l’aurait changé de la guerre en Angola. Il avait failli y laisser sa peau. La balafre, c’était un coup de machette. « J’ai bien vu que vous l’aviez remarquée mais je ne fais plus attention, je suis habitué. » Je lui ai laissé un gros pourboire et j’ai tourné le dos au fleuve.

Ça n’a rien changé. Trois-quarts d’heure plus tard, alors que je me croyais bien tranquille au fond d’un lacis de ruelles quasi-désertes, à m’étonner d’une peinture de requin bizarrement appliquée sur le socle d’une colonne romaine, je suis tombée nez-à-nez avec le directeur de la banque qui m’avait accordé un prêt 


Saudade

quand j’avais voulu acheter mon appartement. Un vrai requin, pour le coup.

Cette fois, j’ai tranché dans le vif. Je l’ai ignoré. Pris immédiatement mes cliques et mes claques, sans un mot.

*

Je suis rentrée à l’hôtel bien avant vingt heures. J’étais épuisée mais résolue à dire son fait à la Garnier. J’avais tout mon argumentaire en tête, au mot près. Elle ne m’intimiderait pas, cette fois : « Votre histoire de fantômes, du flan ! Oui, je suis tombée sur des gens que je connaissais. Mais rien à voir avec des fantômes. Avec ce mot, Pessoa a voulu dire autre chose. Il parlait des gens qui ont compté dans nos vies. Des êtres que nous avons aimés, qui nous ont marqués, infléchi notre destin. Moi, cet après-midi, les gens sur qui je suis tombée n’ont rien changé à ma vie. Des revenants sans incidence, sans importance. Le banquier qui m’a accordé un prêt, oui, je veux bien. Et encore... 


Irène Frain

S’il m’avait refusé mon prêt, un autre me l’aurait accordé. Donc madame Garnier, mes rencontres relèvent d’une explication toute simple. En avril, Lisbonne est une destination très abordable. La ville est à deux heures de Paris, les avions ne sont pas chers et les hôtels non plus. L’ensoleillement et le dépaysement sont garantis, les Portugais sont francophiles. En toute logique, invasion de Français. Et voilà que le volcan s’en mêle. Aux touristes qui viennent d’arriver se surajoutent ceux qui sont bloqués à l’aéroport. Du même coup, hausse subite des probabilités de tomber sur des gens qu’on a déjà croisés. Je vous le répète, sous la plume de Pessoa, le mot “fantôme” n’est qu’une image. Une figure de la mélancolie, une métaphore de la nostalgie... La saudade, quoi…»

Il était vingt heures. Mon brillant petit discours était tout à fait au point. Je suis descendue au bar. J’ai vite perdu le fil de mon argumentaire : à vingt-heures trente, Madame Garnier n’était toujours pas là. J’ai couru à la réception.


Saudade

 

*

Les employés de l’hôtel étaient d’une courtoisie parfaite. Pour autant, lorsque je me suis présentée au comptoir en demandant : « Pouvez-vous appeler Madame Garnier dans sa chambre ? », la réceptionniste m’a répondu sur un ton plutôt sec : « Nous n’avons pas de Madame Garnier. » Et quand j’ai insisté : « Madame Christine Garnier... », elle m’a répliqué avec hauteur : « Je suis absolument certaine, madame. »

Je me suis entêtée :

 —          Je crois me souvenir que sa chambre était la 230.

 —          Je ne pense pas.

 —          J’ai déjeuné aujourd’hui même avec elle. Je l’ai vue signer la note.

La réceptionniste s’est encore rembrunie. 


Irène Frain

Elle a néanmoins consenti à tapoter sur son clavier. Puis ses doigts se sont gelés et je l’ai entendue marmonner :

 —          C’est bien le 230. Vous avez déjeuné avec Madame Micheline Desprées.

Micheline Desprées, Christine Garnier : la confusion phonétique était impossible. Pourquoi m’avait-elle menti ?

 —          Vous pouvez l’appeler ?

Elle a levé vers moi des traits défaits et c’est son collègue, jusque là occupé à farfouiller dans une montagne de facturettes, qui l’a tirée d’affaire :

 —          Madame Desprées a eu un malaise dans le courant de l’après-midi. On l’a transportée à l’hôpital.

 —          Où ?

 —          Elle n’est plus de ce monde, Madame.


Saudade

 

La réceptionniste a pris le relais en reniflant :

 —          Elle venait souvent. Soixante-dix huit ans.. A l’heure actuelle, c’est tout de même jeune pour partir...

*

Un mensonge et une mort : je tenais enfin un authentique fantôme. Belle satisfaction pour l’esprit mais assez éprouvant pour le cerveau émotionnel. Je suis retournée au bar et me suis commandé le même porto qu’au moment où j’avais émergé de ma grippe.

En plus de ses immenses qualités gustatives, le Quinta do Noval Colheita 2000 est doté de propriétés hautement reconstituantes. À la moitié de mon verre, j’avais retrouvé ma tête, extrait mon Smartphone de ma poche, activé mon moteur de recherche et inscrit sur l’écran le nom de Christine Garnier.


Irène Frain

 

J’ai avalé d’un trait le reste de mon verre : elle existait réellement. Ou plus exactement, elle avait existé. Un mannequin, comme feu ma vieille toupie. Et un reporter célèbre. Elle avait bel et bien interviewé Salazar et écrit un livre sur lui, qui avait fait grand bruit. Mais elle était morte en1987.

Mon moteur de recherche a aussi déniché quelques photos de Christine Garnier. Même en tenant compte du lifting et de l’âge, aucune ressemblance avec la femme que j’avais rencontrée. Rien ne collait, de toute façon : elle était née en 1915, et Micheline Desprées, si je calculais bien, en 1932. Deux seuls points les réunissaient : leur chic et leur goût des pseudos. Christine Garnier s’appelait en fait Raymonde Cagin.

Je me suis alors souvenue de ce que son double m’avait appris au déjeuner : la passion de Pessoa pour les identités multiples. Mais lui les inventait. Tandis que Micheline Desprées, avait usurpé le nom d’une autre. Qui était lui-même un pseudo. Des mensonges en abîme, en quelque sorte.


Saudade

 

Et voilà qu’à peine entrée dans ma vie, elle en sortait sans espoir que j’en sache plus. Je me suis dit : « Il faut que j’interroge la réceptionniste. » J’ai renoncé tout de suite. J’en avais assez de jouer les acrobates sur la  frontière mouvante qui sépare le réel de l’imaginaire. Je suis allée me coucher.

J’ai fait le tour du cadran. Et j’aurais bien dormi une heure de plus si je n’avais pas été réveillée par un coup de fil de mon agence de voyages. Dans la lointaine Islande, les vents avaient tourné. Les nuées cendreuses du volcan avaient migré vers le pôle et laissaient le champ libre au vol joyeux des avions.

Le soir même, j’ai retrouvé Paris et la vie réaliste. Je n’avais toujours pas envie de savoir qui était Micheline Desprées. Sans doute une fille qui, vers dix-huit, vingt ans, avait été fascinée par le parcours de Christine Garnier. C’est là qu’elle avait dû commencer à la copier. La suite du scénario était facile à imaginer : un jour, elle était venue à Lisbonne. 


Irène Frain

Et à son tour, était devenue la maîtresse de Salazar. Il aimait les femmes ; si ça se trouve, il chassait lui aussi les fantômes : il s’était mal remis, m’avait aussi appris mon Smartphone, de sa rupture avec Christine Garnier. L’âge et la solitude venant, Micheline Desprées avait fini par se prendre pour son idole. La lecture intensive de Pessoa —  « Qui je fus est un inconnu que j’aime. Et qui plus est, en rêve seulement… » — avait achevé de lui chambouler la tête. Elle s’était imaginée qu’elle était son double spectral Au point qu’elle était morte, romanesque en diable, sur les lieux mêmes de sa vie parallèle.

Pessoa aurait adoré. Je me suis promis de retourner à Lisbonne. Les écrivains ont un tel faible pour les fantômes.

 

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Sofitel Luxembourg Europe
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Frédéric Vitoux
mai 2015
Nous n'irons pas aux Îles du Rosaire
Par Frédéric Vitoux
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
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Irène Frain
décembre 2014
Saudade
Par Irène Frain
Sofitel Lisbon Liberarde
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Dominique Fernandez
octobre 2014
Santa Clara
Par Dominique Fernandez
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
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Denis labayle
juillet 2014
Abidjan-Paris-Abidjan
Par Denis labayle
Sofitel Abidjan Hotel Ivoire
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Patricia Reznikov
juillet 2014
Le Collectionneur
Par Patricia Reznikov
Sofitel Bruxelles Le Louise
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Gérard de Cortanze
mars 2014
Quinze secondes pour mourir
Par Gérard de Cortanze
Sofitel Agadir Thalassa sea & spa
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Carole MARTINEZ
janvier 2014
Rêveries à Sopot
Carole Martinez
Sofitel Grand Sopot
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David FOENKINOS
décembre 2013
Le Pèlerinage de l'origine
David Foenkinos
Sofitel Berlin Gendarmenmarkt
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Eric NEUHOFF
septembre 2013
Petit papa Noël
Eric Neuhoff
Sofitel Golfe d’Ajaccio Thalassa sea & spa
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Emmanuelle DE BOYSSON
juin 2013
L'Énergie de Quiberon
Emmanuelle de Boysson
Sofitel Quiberon Thalassa sea & spa
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Valentine GOBY
mai 2013
Syntagma
Valentine Goby
Sofitel Athens Airport
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Valérie CLO
avril 2013
Le Grain de beauté
Valérie Clo
Sofitel Rabat Jardin des Roses
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Franck MAUBERT
mars 2013
Novembre Basque
Franck Maubert
Sofitel Biarritz Le Miramar Thalassa sea & spa
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Jean-Christophe RUFIN
janvier 2013
Trois jours avec Graham Greene
Jean-Christophe Rufin
Sofitel Legend Metropole Hanoi
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Hervé HAMON
décembre 2012
Cinquième jour
Hervé Hamon
Sofitel Hamburg Alter Wall
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Gilles MARTIN-CHAUFFIER
novembre 2012
Week-end à Vienne
Gilles Martin-Chauffier
Sofitel Vienna Stephansdom
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Fouad LAROUI
octobre 2012
Ce qui ne s'est pas dit à Bruxelles
Fouad Laroui
Sofitel Brussels Europe
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Tatiana DE ROSNAY
septembre 2012
Bel-Ombre
Tatiana de Rosnay
Sofitel So Mauritius
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Patrick CHAMOISEAU
décembre 2011
L'Ultime sourire de l'Antillaise
Patrick Chamoiseau
Sofitel Paris le Faubourg
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Olivier WEBER
novembre 2011
Le Marcheur du Danube
Olivier Weber
Sofitel Budapest Chain Bridge
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Claude SERILLON
octobre 2011
On
Claude Sérillon
Sofitel Essaouira Mogador Golf & Spa
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Frédéric VITOUX
septembre 2011
Le Masque et le dinosaure
Frédéric Vitoux
Sofitel New York
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Denise BOMBARDIER
juillet 2011
La Femme qui aimait les îles
Denise Bombardier
Sofitel Bora Bora Marara Beach & Private Island
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Benoîte GROULT
juin 2011
Le Jour où je suis devenue vieille
Benoîte Groult
Sofitel Munich Bayerpost
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Denis LABAYLE
mai 2011
Le Concert luxembourgeois
Denis Labayle
Sofitel Luxembourg Le Grand Ducal
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Tahar BEN JELLOUN
avril 2011
Un pigeon à Amsterdam
Tahar Ben Jelloun
Sofitel Legend The Grand Amsterdam
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Philippe BESSON
mars 2011
Brève rencontre à Londres
Philippe Besson
Sofitel London Saint James
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Patrick POIVRE D'ARVOR
février 2011
La Mort atroce de Victor Hugo
Patrick Poivre d'Arvor
Sofitel Luxor Winter Palace
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Neil BISSOONDATH
décembre 2010
Good morning, monsieur Roussin
Neil Bissoondath
Hôtel Scribe Paris
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Daniel ARSAND
novembre 2010
Rencontres strasbourgeoises
Daniel Arsand
Sofitel Strasbourg Grande Île
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Gonzague SAINT BRIS
octobre 2010
Mais où est donc passée l'horloge du désir?
Gonzague Saint Bris
Sofitel Fès Palais Jamai
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Pierre VAVASSEUR
septembre 2010
Cherche-moi
Pierre Vavasseur
Sofitel Lyon Bellecour
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Jean-Marie ROUART
juillet 2010
La Fin d'un rêve bleu
Jean-Marie Rouart
Medina Essaouira Hotel Thalassa Sea & Spa
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Delphine DE VIGAN
juin 2010
Week-end en amoureux
Delphine de Vigan
Sofitel Marseille Vieux Port
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Eduardo MANET
mai 2010
La Fiancée de la mer
Eduardo Manet
Sofitel Agadir RoyalBay Resort
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Akli TADJER
avril 2010
Retour aux sources
Akli Tadjer
Sofitel Algiers Hamma Garden
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Catherine ENJOLET
mars 2010
Au balcon du ciel
Catherine Enjolet
Sofitel Rome Villa Borghese
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Yasmina KHADRA
février 2010
Holm Marrakech
Yasmina Khadra
Sofitel Marrakech Palais Impérial
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