La nouvelle


Salam


Gaston Paul Effa


Sofitel Abidjan Hotel Ivoire


Gaston Paul Effa

08 février…

Baleineau… Oui, résolument, ce nom. D’abord ce nom, celui-là même, et aucun autre. Nous marchions le long de l’eau. J’avais bien entendu une voix dans l’air chaud : « c’est un baleineau ! ». Entre les méduses, les algues et autres déchets, il s’était échoué à nos pieds comme un galet isolé sur lequel la mer mord sans le recouvrir. Ses yeux étaient tout intérieurs et me fixaient. Ils avaient renoncé à lutter, comme désormais tournés vers l’horizon et poursuivaient déjà le voyage vers d’autres estuaires, d’autres embellies, d’autres océans. Les baleineaux sont beaucoup plus proches de nous que nous-mêmes. Ils se reconnaissent à leur ventre blanc, comme un nuage de coton collé sur le firmament. Le désir montait de m’allonger aux côtés du petit cétacé comme ces chiens qui se couchent sur la tombe de leur maître, attendant de chavirer eux aussi, dans la même nuit.


Salam

Que l’effroi prévalût, certes, je n’en pouvais douter, mais que, au plus lointain, au plus touffu de cette peur, l’embryon d’un tout autre sentiment fût enclos, qui me demeurait caché et impénétrable, pas davantage aujourd’hui je n’en doute.

A cet instant qui se passe de mots, la lumière s’était métamorphosée, devenant plus liquide ; une étrange clarté qui efface tout visage, toute couleur, toute forme. Il y a un autre monde caché dans celui-ci, je le devinais à un chant mystérieux, un léger rien des choses, qui nous rappelle que la nature aime à travers nous.

Il te faut écrire…

Et moi, qui maintenant hâtais le pas devant ce corps où je me suis d’abord attardé avec tant de tendre ou de mélancolique complaisance, si je me presse ainsi vers le Sofitel, si je me sens si impatient de le regagner, c’est à l’événement lui-même que je voudrais m’arracher.


Gaston Paul Effa

J’étais allé à Abidjan pour écrire une nouvelle. Comme un apprenti écrivain, ma tête était pleine d’idées, et je l’emplissais chaque jour d’angoisse et chaque jour aussi je nourrissais mon impatience. Comme je me faisais horreur déjà ; je tremblais de n’être pas digne de ma mission. Et si au dernier moment, je reculais ? J’éprouvais un trouble profond et discret, qui ne s’accompagne d’aucune représentation claire. 

Une phrase s’était d’un trait gravée en moi : «  Il te faut écrire » ; parfois, dans la journée, au marché, au bar du Sofitel, le soir dans cette Suite de palace, face à l’océan, que je ne méritais pas, dans ce moment de dérive qui, insensiblement, nous déplace et nous entraîne, abandonnés et comme flottants, dans le sommeil, revenait me visiter , cette phrase, comme un mystérieux alliage de sons détachés.  « Il  te faut écrire ». En moi un  bruit angoissant, comme si je ne sais quelle voix venue d’ailleurs, peut-être celle de l’écrivain qui m’avait invité ici, l’eût chuchoté à mon oreille, qui chaque fois ressuscitait la même émotion obscure. 


Salam

Ou, peut-être, mais sans en avoir conscience, est-ce parce que j’avais, non pas compris, mais pressenti qu’il s’agissait, dans cette phrase, de l’appel de la terre de mon enfance qui me pressait d’écrire, cette terre d’Afrique, inquiète, affolée par je ne sais quel péril, que cette alliance de syllabes déclenchait en moi cette sorte de frémissement panique.  

Je n’étais pas un écrivain débutant. J’avais écrit une dizaine de livres, j’enseignais la philosophie, et depuis mon enfance on m’avait ouvert les yeux aux mystères de la tradition ; j’étais donc capable de comprendre certains signes de la nature, certaines situations, certains raisonnements, d’analyser, même, certains de mes sentiments. Mais cette phrase avait conservé pour moi son opacité du premier jour. 

J’ai beau faire des efforts d’imagination, je ne trouvais rien à la mesure de mon besoin, rien qui soit digne de ce que j’aurais voulu offrir à celui qui m’avait invité.


Gaston Paul Effa

Et puis ces autres phrases qui me traversèrent comme  une pure coulée de mots différents de  tous les mots connus :  « Arrête de chercher, le monde est en toi », ou encore :  « voir c’est fermer les yeux ». Ces mots étaient ceux de Tala, une vieille dame pygmée rencontrée dans la forêt africaine et qui m’aidait à retrouver en moi la note juste, comme lorsque le luthier  réinvente le corps et l’âme d’un instrument abîmé. 

C’est à l’instant où les pieds ne portent plus le poids des jours, où nous renonçons à voir les choses à distance, qu’elles se livrent, dans leur profondeur, à ceux qui savent fermer les yeux, comme cette légende d’ Homère qui avait pourtant d’excellents yeux, mais ne devint aveugle qu’à Colophon, pour voir à même les choses, à même son cœur.  


Salam

Le séjour s’achevait, le directeur du Sofitel, nous avait invités à passer la journée à la plage. Tremblement ou excitation, ce sentiment accompagne ceux qui ne savent pas nager. J’avais vu tant de corps inanimés sortis de l’océan dans les villes de mon enfance. Aujourd’hui, je restais comme suspendu  devant cette longue houle silencieuse qui, pendant des instants impossibles à mesurer, pleins, dilatés, et cependant si brefs et passagers, me portait. L’impression me venait de participer à un mystère proprement religieux. L’océan s’agitait comme un animal à la fois  sauvage et pur qui donne et reprend, emporte et revient.

Arrête de chercher…Tala murmurait de sa voix ailée et magique dont les syllabes, indéfiniment répétées ou tenues, comme imprégnées de l’air vif et odorant de l’océan, refusaient de s’enclore dans les limites appauvrissantes de mes sens. J’avais suivi mon hôte pour prendre un bain de mer. Dans chaque vague qui s’écrasait, le mot FIN s’étalait comme une pierre tombale, sur laquelle, quoi que je fasse, je revenais buter.


Gaston Paul Effa

Toutes nos paroles futiles échangées au bord de l’eau, mais qui pourtant nous liaient dans le commun des jours ou, sous leur distrait affleurement, nous cachaient à demi les uns aux autres, comme ces ruissellements si lents dans le sable qu’on ne peut distinguer dans quelle direction l’eau coule. 

Etait-ce possible ? Ne me trompais-je pas ? Etait-ce bien Tala qui m’était apparue ? Etais-je endormi ou éveillé ? Si je l’avais reconnue ce n’était pas à son bandana couleur de lune ou couleur de jour qu’elle portait, mais bien à son langage  irréductible à tout autre et qui m’irradiait tout entier. « Arrête de penser, ressuscite le baleineau ». Sa voix s’étouffait, s’alentissait, comme si, au lieu de se projeter vers l’extérieur en quelque sorte, elle m’invitait à aller la chercher plus au secret. C’était à une part de moi bien différente qu’elle s’adressait.


Salam

Pour abolir le décalage entre le rêve et l’éveil, pour que le premier entre tout entier dans l’autre au point de le recouvrir exactement, je n’avais qu’à tendre la main, à prendre mon crayon, à écrire. Ecrire pour conserver minutieusement ce moment où le temps ordinaire était aboli. Ça y est. Je croyais le tenir, le moyen. Merci Tala. Je n’en étais pas certain et, de toute façon ce n’était pas l’apparition de Tala qui causait mon désarroi. Non, mais ses mots murmurés, cette injonction qui s’était d’un coup gravée en moi. Arrête de penser… 

Rien que dans le mot penser il y avait comme un écho, une secrète et troublante allusion à ses enseignements où Tala m’invitait à être plus à l’écoute de la nature que de la raison car,  à force de se contempler, la raison se détournait d’elle-même et du réel.


Gaston Paul Effa

Jusqu’au matin, j’étais pris de panique. J’avais travaillé à me taire, à endiguer ce déferlement en moi des mots  dont j’attendais cependant le salut. Au petit déjeuner, je me surprenais à cracher au directeur du Sofitel cette mise en demeure de Tala : tu dois ressusciter le baleineau. En moi, le sentiment que les rôles venaient de s’inverser. J’avais pris la place du baleineau, le directeur me regardait sans ciller. Et puis, cette évidence que de mes yeux, une phrase d’Angelus Silesius, que j’avais découvert quelques mois plus tôt, visitait les siens, comme un ange de bonté :“Va où tu ne peux, regarde où tu ne vois, écoute où rien ne bruit, tu es où parle la Nature“

L’avait-il lue ? « Tout a été entrepris, me dit-il alors, tout. J’ai fait nettoyer la plage, et j’ai, avec le personnel du Sofitel, ramassé plusieurs tonnes de sacs plastiques. Ici, les gens se servent de bulles d’eau, plus facilement transportables que les bouteilles et ça ne coûte pas cher »


Salam

Sacs plastiques… Sous le grand soleil, j’avais croisé les abidjanais, une bulle d’eau à la bouche, comme une bulle de glaçon au nom évocateur : Salam ! 

Salam… la paix…

Chaque sachet  bu et jeté au gré du vent, ajoute une larme à l’océan et dresse le vaste lit des morts. Les baleines en sont les premiers occupants, ensuite les humains.

La mère baleine qui était sans doute suitée avait dû avaler quantité de sacs plastiques… N’ayant plus de guide, le baleineau avait sans doute perdu tout sens de l’orientation et s’était échoué sur la plage. Le hasard n’existe que pour ceux qui ne savent pas lire dans la nature. Je devais entreprendre ce voyage. 

J’écoutais le directeur, j’écoutais ces mots qui avaient jailli d’eux-mêmes, presque contre son gré, me surprenant, m’agaçant, car ils m’arrachaient à cette gangue de grouillant silence en moi où je me terrais. 


Gaston Paul Effa

Ecrire aux abidjanais… Ecrire au monde…Dire que les baleineaux sont plus proches de nous que les humains qui nous ressemblent. Vous aussi, vous avez le ventre plein de plastiques et l’emplissez chaque jour de morts. 

J’avais l’impression que mes phrases étaient prêtes à se rompre, à se défaire sous une poussée que je redoutais de ne plus pouvoir contrôler bientôt et qui n’avait plus rien à faire, me disais-je, avec l’écriture. Ce n’est pas l’agression que j’escomptais, mais la paix, Salam, ou  le répit du moins, puisque, vous le savez, vous n’avez plus d’autre havre désormais vers quoi vous tourner. Revenir à la nature… Tout sera facile aussitôt. Sinon, vous serez vous-mêmes déviés, entraînés, par des eaux plus torrentielles, au-delà de ce temps. De cet aujourd’hui. De ces hiers.

Pour vous éveiller à votre tour du cauchemar de l’histoire, si c’est possible, si, au moins un précaire instant, c’est possible, ce ne peut être qu’en inventant une autre bulle d’eau pour sauver le baleineau, pour faire reculer le septième Continent de plastique.


Salam

14 février…

Jour des amoureux de la terre. Je suis dans l’avion du retour. A jamais inscrite dans le ciel, dans mon âme et dans mon corps, l’évidence d’une ligne jaune désormais franchie par l’humanité. Il faut s’absenter des choses pour qu’elles reprennent leur droit… A mesure que l’avion prend de l’altitude, ma mémoire grouille comme un chant semé de violettes. Tous ces océans, mers, fleuves et rivières, il me semblerait, dans le nom de certains d’entre eux, percevoir je ne sais quelle promesse, je ne sais quel tendre et mélancolique appel ; et j’en voudrais à l’avion de continuer de m’emporter toujours plus haut dans ces nuages de coton, loin de ma terre d’Afrique, sans avoir seulement ralenti pour me permettre de mieux l’entendre, de lui répondre. 


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