La nouvelle


Rencontres strasbourgeoises


DANIEL ARSAND


Sofitel Strasbourg Grande Île


Daniel ARSAND


Rencontres strasbourgeoises

Tobias Véramian a voyagé par le train. Deux heures et des poussières entre lectures – un bonheur flottant mis en mots ; quelques pages dans une langue qui n’est pas la sienne et qu’il comprend ; quel adjectif pour désigner toute autre langue que la maternelle ? – et regard glissant sur les paysages qui défilaient au-delà de la vitre, au-delà de lui-même – plaine à l’herbe rase, d’un jaune grisaillant ; c’est l’automne ; et l’hiver déjà perceptible : forêts en houles déplumées. Il s’est levé très tôt, ce qui n’est pas dans ses habitudes car il lui est toujours douloureux de s’extraire de ses rêves, et il est un peu fatigué. Hier, il s’est endormi à plus de minuit. Il dévorait une histoire qu’un autre lui racontait, et de paragraphe en paragraphe il avait erré dans une joie tranquille.

Le train s’arrête dans la gare de Strasbourg. Terminus pour lui. Dès qu’il saute sur le quai, il est aux aguets. Il n’est plus très jeune, pas encore vieux, entre deux flots en quelque sorte, à l’entrée d’un pont, et depuis quelques années il a ancré dans l’évidence qu’il n’était pas immortel. Aux aguets, oui, sur la défensive aussi, puisque la proie d’un espoir angoissé, celui de pouvoir renouer avec son passé. Jadis, il avait écoulé trois jours


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dans cette ville de Strasbourg en compagnie de ses parents – Hagop, Lily, qu’il n’a pas une fois nommés ainsi ; c’était papa, c’était maman. Des images surnagent de ce bref séjour. « Surnager » est un verbe qui ne rend pas justice à ce qui est, à ce qui demeure. Trop flou, trop réductible, trop mou, avec une odeur de défaite et une blancheur d’écume. Elles sont en lui, elles sont là, précises, piaffantes, depuis qu’il a accepté d’être reçu par un hôtel de luxe, le Sofitel, dans le cadre d’Escales littéraires. Il est écrivain. Il n’en finit pas d’apprendre à écrire, et c’est bon signe. Demain soir, au bar, dans le rougeoiement et le bleuissement des lumières, il aura à parler de lui, de l’homme qu’il est, de l’auteur qu’il est peut-être, à parler de ses livres donc, de ses nuits intérieures traversées d’ombres, à parler également d’un midi absolu où les mots résonnent dans son tréfonds.

On est venu le chercher. Une très jolie femme dont le bleu des yeux évoque le feu, un bleu intensifié par une ancienne blessure, se dit-il. Douceur de l’air, camaïeu de gris. Ils se rendent à pied à l’hôtel. Il l’a voulu ainsi. Marcher, afin d’aussitôt respirer la ville. La très jolie femme lui montre des splendeurs


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architecturales en voie de disparition ou dernièrement restaurées ou simplement continuant à vivre leur vie de pierre après plusieurs siècles d’existence. Ils vont, ils vont et la ville se déploie devant eux, autour d’eux, palpite, est. Elle se dresse et sinue. Ils parviennent à la place Saint-Pierre-le-Jeune où rosit ici, verdit là, l’église protestante du même nom, et voilà l’hôtel et son vaste hall – salle de bal d’un navire, pense-t-il. Il observe, il enregistre, il contemplera. Il n’est pas très familier de ce genre d’univers. Il sait qu’il est capable de s’y sentir chez lui. Tout est bien, alors. La directrice le reçoit. Madame a l’amabilité sans ostentation. Il est des sourires qui sont de vrais sourires, il est une élégance de l’esprit qui se perçoit immédiatement. Il s’entretient quelques instants avec elle, et c’est un plaisir. Ensuite il prend l’ascenseur avec la femme aux yeux bleus. Elle le conduit à sa chambre qui se révèle être une suite. Le lit est vaste. Le comparer à une île ne serait pas absurde. C’est donc une île, et un radeau, et un continent. Des meubles en acajou diffusent une rousse lueur. Tout est bien, il se le répète. On le laisse seul. Il vagabonde aussitôt de pièce en pièce, petit prince venu d’ailleurs, et particulièrement chanceux.


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Lily et Hagop ne sont plus. Il ne leur adressera pas une lettre pour leur décrire ce qu’il voit, ce qui s’exprime en lui par furtives émotions.

Il est l’heure de déjeuner avec Madame et Yeux-bleus. Il leur confie l’ancien voyage, il évoque ceux qui l’ont engendré. J’étais un enfant alors, leur dit-il. Le repas a une saveur de violette. Le café avalé, il est livré à lui-même.

Il se promène, il va au hasard. La cathédrale l’aimante. Qu’il reconnaît. Comme il reconnaît la fameuse Maison Kammerzell, et tomber sur elle, naturellement, sans que rien ne l’en prévienne, a sur lui un effet foudroyant. C’était un demi-siècle avant son aujourd’hui d’homme adulte. Lily renversait la tête, s’exclamait – ah ! et oh !, plusieurs, en une rapide succession – ; quant à Hagop, comme il lui était naturel, il s’abîmait dans une méditation dont son fils ne put jamais décider si c’en était vraiment une ou s’il s’absentait du monde qui l’environnait, plongeant dans sa mémoire, s’ensevelissant dans un sable mental, dans l’oubli de ce qu’il avait sous les yeux. Qui était-il, cet homme, son père ?


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Il attend, bêta, bouleversé, que Lily et Hagop, que cette mère et ce père qui furent les siens, soient de nouveau près de lui, qu’ils ne soient plus uniquement des réminiscences, des images, des visions, des fragments d’êtres sans plus d’âme ni de conscience, comme fossilisés, empaillés par le temps qui passe. Mais il attend en vain. Il n’échangera pas avec eux ses réflexions sur la ville, sur l’Alsace, sur ce qu’il est devenu, lui, le fils unique. Il n’y a pas de conversation possible avec les disparus. On se rappelle juste d’eux. Il ne nous est donné guère plus. C’est la volonté des choses, des dieux et de la mort. Ils sont gisants pour toujours. Mais en cet après-midi de novembre Tobias Véramian les désire contre lui, compagnons de balade. Il désire scruter leurs regards où se déchiffrerait presque toute une vie. Cent regards en un. Qui lui découvrent ce qu’il n’a pas su saisir autrefois. Il les veut de chair, ces deux-là, ses très chers, même si cette chair est tissée de ténèbres. Il les veut tout à lui, idéalisés par ses remords ou persécutés par ses ressentiments. Il veut leur dire son amour.

Il sera exaucé.


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Il est sur le point d’accepter de les avoir perdus, que son enfance se taise, il est à deux doigts de se détourner de ses souvenirs, quand ils surgissent devant lui. C’est leur voix, affaiblie certes, mais c’est la leur, écho lointain de ce qu’elle a été, plus sourde, oui, plus ombreuse. Il l’entend cette voix qui ne lui était plus parvenue depuis si longtemps. Deux voix qui se chevauchent et s’épousent. Elles résonnent dans son cœur, dans son corps entier, elles sont braises, elles bruissent, elles déroulent les faiblesses et les forces d’un homme et d’une femme, elles disent « nous étions ceci et nous étions cela, et qu’en as-tu su, fils ? ». Il a l’impression que ces étrangers si proches, ces parents dont tant lui a échappé, dont à tant il fut indifférent, avec qui il fut si injuste, se dévoilent sans nostalgie ni désespoir, comme se dévoile la ville à laquelle il s’abandonne, confiant, telle une rosace qu’obscurcit la course des nuages. Il reprend sa marche – Nous sommes avec toi, lui disent-ils – et de rue en rue, de rue en ruelle, de cour en cour – Ne me quittez plus, les supplie-t-il – il est certain qu’ils seront bientôt plus que des voix, et le voici ragaillardi. Il repère des garçons et des filles, il en convoite certains, convoitise instable,


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vitale et crue, avec brusquement la sensation qu’une main se pose sur son épaule, la presse, sans pour cela jouer le guide, comme pour lui chuchoter : Va, dérive et vois. Il pleuvinait voilà une seconde encore et le soleil perce le matelas céleste, perce et perce, et s’étend peu à peu le bleu marial au-dessus de lui, sur la ville et ses habitants, et les boutiques d’un marché de Noël que l’on bâtit. La main relâche son étreinte, une voix émerge du tumulte citadin en douces octaves : Tu as grandi, mon chéri. Elle l’a relâchée au moment où il croise – et qu’importe aussitôt les garçons et les filles si hâtivement lorgnés – un jeune homme brun, aux yeux verts, très beau, un dandy parfait, qu’il sait cultivé, et fou de l’œuvre d’Henry James, car ce garçon a été son amant, et ce garçon le dépasse, hésite à poursuivre sa route, fait volte-face, aligne son pas au sien, même cadence qu’autrefois, même accord secret, oh ! Hugues est de retour. Là, dans un étrange frôlement. Comment cela peut-il être ? Hugues qui est mort du sida. Presque vingt ans déjà. Et Lily tangue vers lui, Tobias Véramian, elle fend la foule, elle est sa mère, elle prend son bras – que ressent-il exactement ? un bras si léger, si léger, un bras de brume.


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Mon ange imprudent, dit-elle. Puis : Où est-il ? Où est ton père ? Regarde, mon bébé, il nous rejoint, mais tu es bien silencieux, Tobias.

Des yeux Hugues me demande : Ce sont tes parents ? Et il soupire : Nous sommes ensemble depuis des lustres et ils ne m’ont jamais dit qui ils étaient. Lequel d’entre nous est encore curieux de quoi que ce soit ? Tobias, c’est toi, je te retrouve, Tobias, pourquoi notre amour a-t-il été si court ?

Tobias l’avait quitté, Hugues l’avait aimé, ils s’étaient aimés, Tobias l’avait sans doute plus adoré qu’aimé. Oui, ce fut un amour très court, mais un amour de haute intensité.

Hugues se penche vers Lily et Hagop : N’êtes-vous pas fatigués ? Moi, je le suis. Revoir votre fils me fait mal. Je suis heureux et ce bonheur me brise. Il est à vous, il a été à moi. Qu’est-ce que l’amour ? Je rentre.

Rentrer ? Mais où, Hugues ? ironise Hagop.


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Façon de parler, dit Hugues. Vous me suivez ? On le retrouvera. « Ils » nous ont dit : Pas plus de dix minutes à chaque fois. Un cadeau. Je suis vigilant et je suis fatigué et je l’aime toujours.

Tobias, quelle pâleur, tu es plus pâle que nous.

Je suis…

Ah ! non, ne dis pas que tu es sens dessus dessous parce que nous te rendons visite, si je puis m’exprimer ainsi. On t’en avait averti. On serait avec toi, dans cette ville. Mais tu n’as pas changé, tu ne fais attention à rien.

Père.

C’était « papa », quand… les fantômes t’impressionnent-ils ?

Il nous faut partir, dit Hugues.

Partir, Tobias, geint Lily.

Elle et Hagop encadrent maintenant Hugues, le soutiennent.


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Tu nous reverras, Hugues a dit vrai. Ta pâleur, mon chéri.

Ils rebroussent chemin, disparaissent, se sont évaporés.

Ils se dirigeaient vers la Petite France, se dit Tobias. Ils m’ont abandonné. Il est malheureux, affreusement. Mais il croit en leur promesse. Pourquoi les fantômes mentiraient-ils ? Ils nous sont supérieurs, non ? C’est ce qui les distingue de nous : ils ne mentent jamais.

Malheureux, cependant.

La Petite France où l’on soignait – ou se contentait de les y héberger ; un hospice consacré à cet accueil – les soldats français de retour des guerres d’Italie, tous syphilitiques. En quel siècle ?

Syphilis ou mal français.

Mal français et Petite France par conséquence.

Il songe à d’autres morts que ses parents et Hugues, à ceux qui n’ont pas le privilège d’être fantômes, et il songe à un autre mal


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qui avait frappé bon nombre de ses amis, malheureux toujours, de plus en plus, et ému.

À s’égarer dans la ville.

Et près de lui le bruissement des absents.

Accoudé à la rambarde d’un pont il remercie tous les dieux de l’univers de lui avoir offert cette miraculeuse rencontre avec les trois parmi les plus aimés tout au long de sa vie.

Leur a-t-il dit une fois « Je t’aime » ?

Lorsqu’ils seront de nouveau à son côté, il le leur dira.

Il longe les canaux, il longe le fleuve, il longe la Maison des Tanneurs.

Il demandera à Lily : Te souviens-tu, maman, de la rue des Tanneries, de sa tristesse, de sa puanteur, te souviens-tu que quand tu m’emmenais promener dans Roanne, notre ville natale, j’étais un gosse, et toi une femme très belle, l’élégance personnifiée, et timide, et naïve, et ayant éprouvé de grands


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chagrins, et me donnant de l’amour, toi la fragile, et toi l’indestructible, toi la lumineuse et la secrète, ébruitant ton passé, comme par inadvertance, des bribes d’un hier de cendres, m’apprenant que vivre, c’est cela, quelques aurores et beaucoup de crépuscules, un jour bref et de longues nuits, et tu me faisais comprendre qu’un jour peut avoir l’apparence d’une très âcre nuit, t’en souviens-tu, oui, évidemment, tu te souviens de tout, tu es ma mère. Et tu m’es revenue, comme papa, vous êtes fantômes et non pas spectres, et pendant d’incandescentes minutes je ne fus plus un orphelin, j’étais dans cette illusion-là, tu ne me quitteras plus, tu ne peux plus me quitter, ni toi ni papa ni Hugues.

Et Hugues, Lily et Hagop émergent une fois encore de la foule.

Tu n’as pas d’écharpe, tu vas prendre froid, dit Lily.

J’étais tailleur pour hommes et je ne supportais pas qu’il soit débraillé, il est toujours le même, dit Hagop. Comme la ville. Il ne m’est pas un étranger.


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Quand y étions-nous ? À quel hôtel étions-nous descendus ?

Tu perds la mémoire, sourit Hagop, j’étais ainsi dans les derniers temps. Et d’être fantôme n’a pas arrangé les choses.

Je n’ai pas d’écharpe, se reproche Lily. Les fan… ah ! je n’arrive pas à prononcer ce mot… les… on n’a pas besoin d’écharpe.

Vêtu de brume ou de vigogne, les traits émaciés, les orbites creusées d’épuisement, d’une beauté en ruine, Hugues enlace Tobias.

Il m’enlace, j’en pleurerais, et ses bras ne sont pas de chair, je ne sens rien, se dit Tobias.

Pourquoi notre amour a-t-il si peu duré ?

Tu te détruisais, Hugues, et moi je m’efforçais de résister à l’attraction que ça exerçait sur moi. Je ne voulais pas survivre, mais vivre envers et contre tout, avec toi ou sans toi.

Que dis-tu, Tobias ? Je ne saisis qu’un mot sur deux.


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Je dis…

Bref amour qui nous obsède, hein ? Est-ce lui qui m’interdit de rejoindre les morts ? Un fantôme n’est pas un mort, pas encore, Tobias.

Qui interdit ?

Je ne peux pas répondre.

Là, tu m’as entendu.

De quoi parlez-vous ? s’inquiète Lily.

Aucune importance, dit Hagop, ne sois pas curieuse, mon amour, n’entretiens pas cette entêtée curiosité maternelle, ils paraissent heureux, c’est tout.

Hugues, et si nous recommencions, Hugues, serait-ce possible ?

Je suis devant toi, contre toi, et je n’ai plus de corps, Tobias, il n’y aurait plus d’étreintes. Mes bras sont autour de toi et ils ne


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t’offrent qu’une vague tiédeur, de l’impalpable, je ne suis plus rien, enfin, pour un vivant.

Nous ne serons donc plus jamais ensemble ?

Plus vraiment. Mais je sais en cet instant que tu m’as aimé.

Je t’aime.

Non, tu m’as aimé. Comment peux-tu aimer ce qui n’est pas ? Je te le redis, je ne suis plus rien.

Hugues, le temps s’écoule, dit Hagop, n’outrepassons pas ces fichues dix minutes, sinon, et vous nous l’avez rappelé tout à l’heure, nous n’aurons plus le droit de le revoir, d’être à lui seul visibles. Ce sera leur punition. Quarante secondes.

Trente-deux, corrige Lily. Et j’ai le cœur qui se fend.

Elle pleure. Les fantômes pleurent, donc ?

Tu as vieilli, mon enfant, et je t’aurais reconnu entre des milliers.


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Dix-huit, dix-sept, seize, martèle Hagop. Vous n’êtes pas sérieux. Je m’en vais. Moi, je veux le revoir. C’est mon fils.

Je rêve de m’appuyer à toi et que tu le saches, dit Hugues. De te faire plier de joie, ce rêve me harasse, me brûle. J’oublie parfois ce que je suis devenu.

Merde ! dit Hagop. Nous avons dépassé le temps qui nous était imparti, c’est ainsi qu’ils se sont exprimés, n’est-ce pas ? Nous sommes foutus, et moi qui vivant ne jurais pas, et merde, oui, nous sommes foutus.

J’ai froid. C’est la première fois depuis que je suis ce que je suis désormais.

Restez, dit Tobias.

Nous avons tous froids, et j’ai peur de ce froid, dit Hugues.

Je vous aime.

Quoi ?


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Je t’aime.

Quoi ?

Tous les trois, je vous aime.

Pardonne-nous, dit Lily. Nous avons été irresponsables.

Tu ne nous vois plus et tu pleures, oh ! ne sanglote pas, ça m’est intolérable, dit Hugues.

Ils se sont comme désagrégés.

Leur absence tel un orage pour Tobias Véramian. Tel un masque d’acier sur son front, sur ses lèvres et ses joues.

Il rentre, comme ivre, à l’hôtel, précipitamment. Madame et Yeux-bleus l’attendent. Le café littéraire est près de commencer. Soirée ensoleillée. Comment dire autrement l’émotion à taire son après-midi et à répondre à des questions pertinentes qui l’obligent à évoquer des amants, un bûcher, le dix-huitième siècle, à lire une page d’un de ses textes autobiographiques relatant la mort de Lily ? Le médiateur se révèle homme


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pudique, incisif, d’une érudition sans bornes, dont la mère adoptive prononça les mêmes phrases ultimes que Lily avant d’entrer en agonie. Rencontre qui se prolonge par une discussion amicale, comme au coin du feu. Des amis strasbourgeois de Tobias sont présents – Arnauld, Roland. Un brûlant bonheur relaie la détresse qui quelques heures avant le broyait.

Et l’on se sépare tard, fourbus de contentement.

Dès la tête sur l’oreiller, il s’endort, ne sait plus ce qui hante ses rêves.

Il a dormi comme une souche, comme un loir. À son réveil, il a rendez-vous avec l’effroi et la nostalgie de l’amour.

Première pensée qui cogne en lui : Où sont-ils ?

Il se persuade que l’espoir n’est pas un vain mot, il lutte contre cet état de déliquescence dans lequel il barbote. Aujourd’hui il a beaucoup à faire, et demain, et après-demain, et jusqu’à la fin de la semaine.


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Il écrira sur les fantômes, se dit-il, les siens. Il écrira qu’il croit aux fantômes.

Il signe des livres à la librairie Broglie, respire au rythme du lieu, lui l’ancien libraire. Entre l’écrivain qu’il est devenu et les responsables de rayon, une harmonie, un respect mutuel. Il remercie le monde dans lequel il vit d’être un carrefour où tout n’est pas qu’assombrissement du ciel et de la terre.

Mais où sont-ils ?

Des balades dans la ville, à les chercher.

Un jour succède à un jour.

Le personnel de l’hôtel le choie, il est comme un coq en pâte, il est un petit garçon qui s’émerveille de tout.

Dîner chez Arnauld et Roland. L’un, un auteur près de naître, l’autre ayant le sens de l’hospitalité et l’âme en tumulte – tourner la page d’un champ de bataille n’est pas facile et se donner à l’amour doit être un pacte avec la vie. Ont été invités


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Hervé, artiste qui s’affirme d’œuvre en œuvre, et Jean-Claude, traducteur d’un roman où un chevalier se révolte contre son prince. Délicieux instants.

Et puis une nouvelle nuit, et puis un nouveau jour.

Il se réfugie souvent dans sa chambre que les larges baies métamorphosent en serre. Il prend des bains qui embaument les fleurs et les simples, il somnole sur son lit, il rêvasse, il jette sur le papier des notes sur le palace où il est un roi de passage, sur la ville, sur son passé.

Mais où sont les imprévisibles, les aimés, les disparus ressuscités ?

Qu’est-ce qu’un fantôme, vraiment ?

Il est sûr que là où ils sont, dans un espace sans doute sans limites, ils recevront ses messages de tendresse indéfectible.

Il est avec eux. Il est un vivant qui poursuit des fantômes de toute sa voix, de tout son corps, de toute son enfance, de toute son


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existence d’homme.

Sans se lasser de dire : Je vous aime.

Une nuit, un jour, une nuit, un jour.

Il visite l’église protestante de Saint-Pierre-le-Jeune. Il y est seul. Nul ne peut y déambuler sans en avoir la clé. Madame la lui a prêtée. Peut-être que ses très chers affleureront des murs, des voûtes, qu’ils le surprendront à aller de-ci, de-là, à aller du cloître au jubé. Le silence règne. Il ne perçoit pas le frémissement de l’indicible, il les appelle, il leur intime l’ordre d’apparaître, il s’énerve, il est le gosse impatient de tout qu’il a été, il supplie les morts reposant sous les dalles d’intercéder, mais auprès de qui, afin de ramener Lily, Hagop et Hugues à lui, mutiques et indifférents sont ces morts, il se décourage, s’assoit sur un banc face à des buis, à un puits, à la paix qui émane toujours d’un cloître, il ne prie pas, il contemple la nudité des pierres, fiévreux et incendié par une impression d’abandon définitif, il se raisonne, il a brusquement en tête les paroles de Lily et des autres, l’heure est passée, ils n’auront plus le droit


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d’arpenter la planète et de le rejoindre, lui, Tobias Véramian. Qui est leur maître ? Pourquoi les châtier ainsi pour avoir voulu rester près de lui un peu plus longtemps qu’il leur était permis ? Ciel injuste, réplique d’ici-bas. C’est la nuit. Le cloître et le jubé et les autels ne sont plus que pénombre. Discrète majesté qui s’efface lentement. Il dit adieu à l’église, il en part à regret, comme à reculons.

Tout a une fin, disait Lily.

Un vent acide souffle.

Un bain, et vite. Il n’a pas faim.

Hall, ascenseur, suite présidentielle. Se plonger dans une eau chaude, paupières closes. S’essuyer, se bouchonner, et courir vers les draps et la couette qui font terrier. Bâiller, perdre la mémoire ? Encore une nuit, encore un jour, encore une nuit, et ce sera le départ.

À quoi occupe-t-il ce jour serti de nuits ? Son esprit n’en enregistrera rien.


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À revoir la cathédrale, peut-être, le pilier aux anges aux subtils drapés, l’horloge.

Peut-être, peut-être.

À boire un café à une terrasse, peut-être. Il fait doux.

À se contenter de musarder, passant parmi les passants, peut-être.

À se dire qu’il est n’importe qui et personne, peut-être.

Dernier jour. Et s’enfermer de nouveau dans sa suite, accrocher à la poignée de sa chambre la pancarte indiquant qu’il ne faut pas le déranger.

Vers les seize heures, malgré l’interdiction, une femme de service pénètre dans son antre fabuleux sans avoir frappé. Il en est bouche bée. Elle a les traits d’une domestique de sa mère. Elle ne le gratifie d’aucun regard, ne lui souhaite pas le bonjour, ne s’excuse pas pour son manque à toute règle hôtelière. Aucun tablier blanc n’est noué à sa taille. Chaussée de savates


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pelucheuses, d’un gris terne, trouées à l’orteil, vêtue d’un gilet aux mailles lâches, couleur de groseille, d’un corsage bleu layette, d’une jupe coupée dans une étoffe grossière d’un beige très beige, elle pousse devant elle un chariot sur lequel sont disposés quatre soucoupes, quatre tasses, une cafetière, un pot de lait, un sucrier, un cake et une pelle à tarte. Elle ne s’attarde pas dans la chambre, elle se dirige vers le salon, gare le chariot près de la table ronde sur laquelle il a écrit quelques cartes postales, compte les chaises, hoche la tête, c’est parfait, semble-t-elle se dire, ne sourit pas, ni à lui qui l’a suivie enveloppé dans son peignoir ni au vide.

Je n’ai rien demandé, madame.

Elle hausse les épaules.

Qui s’invite chez moi ?

Elle le fixe d’un œil méprisant.

Madame Michon, dit-elle. Vous étiez…


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Il s’est rapproché d’elle, elle le bouscule pour placer sur la table tasses et soucoupes, verse le café, découpe le cake, extrait d’une poche de sa jupe quatre serviettes damassées, drôlement froissées, celles que Lily exigeait lisses et parfumées à l’essence de lavande.

Je ne pleurerai pas.

La femme se retire au moment où ils lui apparaissent, tous les trois.

Maman.

Elle ne répond pas, et pas de « mon chéri », pas de « mon fils ».

Ils s’installent à la table.

Il n’est pas là, dit enfin Hagop. Il n’était jamais à l’heure.

Très bel endroit, il ne se refuse rien, on aurait été ici un couple magnifique, dit Hugues.


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Hugues…

Il leur est invisible, ou quoi ? Chacun porte à ses lèvres une tasse de café mais ils ne boivent pas. Ils émiettent une tranche de cake et n’en goûtent pas une miette.

Maman, tu ne me…

Il était comment avec vous ? s’enquiert Lily.

Exigeant, brutal, sentimental, injuste, égoïste, et capable du meilleur.

N’en rajoutez plus, dit Hagop.

Pourquoi n’est-il pas avec nous ? se lamente Lily.

On ne prend rendez-vous qu’avec les vivants, déclare, sentencieux, Hugues.

Et nous ne sommes que ce que nous sommes, dit, découragé, Hagop.


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Nous ne serons vraiment morts qu’en partant d’ici, dit Hugues. Nous ne reviendrons jamais sur terre. Nous ne lui parlerons plus.

Taisez-vous ! crie Lily.

Nous nous sommes aimés. Ça m’aurait fait tant plaisir de parler d’amour avec lui.

Ne vous désolez pas, dit Hagop.

Je suis parmi vous, regardez-moi.

C’est insupportable d’attendre, dit Hagop. Il avait de nombreux défauts, dont celui d’être en retard.

On sait, on sait, dit Lily.

Je sais, dit Hugues.

Je n’ai rien oublié de lui, dit Lily.

Moi non plus, dit Hugues.


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Je suis pareil à vous, dit Hagop. Je suis son père, ou plutôt je l’ai été, et n’avoir rien oublié m’est insoutenable.

Pas de larmes, mon amour, nous ne sommes même plus autorisés à pleurer.

Quelle vie !

Pourquoi n’est-il pas avec nous ? C’est mon fils, je veux mon fils près de moi.

Nous ne lui sommes plus nécessaires, dit Hugues. Et sous peu nous serons morts, des morts parfaits, et non plus des fantômes.

Les caresser, songe Tobias Véramian. Et il caresse leurs joues. Des caresses comme un cri.

Cela vous ennuierait, Hugues, si je vous tutoyais ? demande Lily.

Non, pas du tout. Pourquoi notre amour a-t-il été plus compliqué que le vôtre ?


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Qui vous a mis cette idée dans la tête ?

Mon fils… il a choisi ce qui m’était inadmissible. Les garçons. Aujourd’hui j’accepte tout de lui.

Toi comme moi avons grandi, mon amour. Nous avons accepté de le comprendre. Nous l’aimons comme nous ne l’avons encore jamais aimé.

Ma douce.

Lily, je suis Lily.

Il ne viendra pas, dit Hugues.

Nous l’avions prévu, non ?

Pas moi, mon amour.

Douce.

Lily touche la joue de son époux.


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Est-ce qu’il pourrait être là et que nous ne… Tobias, tu es là ?

Je ne crois pas qu’il soit là.

Il n’y a que nous trois pour l’éternité, dit Hugues.

Petite éternité, se moque Hagop. Il mourra comme nous, il sera un jour ou l’autre à notre côté, pour toujours. Je lui dirai : Mon fils, enfin. Et il me répondra.

Il répondra quoi ?

Mais Hugues, des choses simples : Père ou papa, l’essentiel.

Ah ! lance, paniqué, Hugues.

Oui ?

C’est l’heure.

C’est vraiment la fin ?

Oui, Lily, la fin.


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Nous ne sommes plus des fantômes.

Mon Dieu ! Déjà ?

Déjà.

Il était avec nous, susurre Lily. Notre enfant.

Tobias, Tobias… Oublieras-tu Hugues ? M’oublieras-tu ?

 

Comme la veille ils disparaissent, et disparaissent assiettes, tasses, soucoupes, cafetière, cake, serviettes et chariot. Un étrange calme envahit Tobias Véramian. Il s’assoit à la table désertée, crayon et carnet en main.

Il écrit : Il était une fois.

Il écrit : Demain, je m’en irai de cette ville.

Il écrit : Ma mère était une femme douce.


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Il écrit : Je suis vraiment le fils de mon père.

Il écrit : Aurai-je d’autres amours ?

Il écrit : Il était une fois des fantômes.

Il écrit : Des fantômes, des fantômes, des fantômes.

Une berceuse pour un enfant et un homme mûr.

Il écrit : Qu’écrire de l’amour ?

Il écrit : Je vous ai aimés, tant et tant, je vous aime.

Je vous aime, oui, je vous aime.


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TAMUDA BAY
Par Ludivine Ribeiro
Sofitel Tamuda Bay Beach & Spa
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Olivier Weber
juin 2016
Le lézard qui pleure
Par Olivier Weber
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
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Patrick de Carolis
mai 2016
Souviens-toi du désert !
Par Patrick de Carolis
Sofitel Dubai Jumeirah Beach
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Vladimir Fedorovski
décembre 2015
La magie de Vienne
Par Vladimir Fedorovski
Sofitel Vienna Stephansdom
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Philippe Jaenada
mai 2015
Hors du temps
Par Philippe Jaenada
Sofitel Luxembourg Europe
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Frédéric Vitoux
mai 2015
Nous n'irons pas aux Îles du Rosaire
Par Frédéric Vitoux
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
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Irène Frain
décembre 2014
Saudade
Par Irène Frain
Sofitel Lisbon Liberarde
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Dominique Fernandez
octobre 2014
Santa Clara
Par Dominique Fernandez
Sofitel Legend Santa Clara Cartagena
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Denis labayle
juillet 2014
Abidjan-Paris-Abidjan
Par Denis labayle
Sofitel Abidjan Hotel Ivoire
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Patricia Reznikov
juillet 2014
Le Collectionneur
Par Patricia Reznikov
Sofitel Bruxelles Le Louise
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Gérard de Cortanze
mars 2014
Quinze secondes pour mourir
Par Gérard de Cortanze
Sofitel Agadir Thalassa sea & spa
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Carole MARTINEZ
janvier 2014
Rêveries à Sopot
Carole Martinez
Sofitel Grand Sopot
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David FOENKINOS
décembre 2013
Le Pèlerinage de l'origine
David Foenkinos
Sofitel Berlin Gendarmenmarkt
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Eric NEUHOFF
septembre 2013
Petit papa Noël
Eric Neuhoff
Sofitel Golfe d’Ajaccio Thalassa sea & spa
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Emmanuelle DE BOYSSON
juin 2013
L'Énergie de Quiberon
Emmanuelle de Boysson
Sofitel Quiberon Thalassa sea & spa
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Valentine GOBY
mai 2013
Syntagma
Valentine Goby
Sofitel Athens Airport
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Valérie CLO
avril 2013
Le Grain de beauté
Valérie Clo
Sofitel Rabat Jardin des Roses
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Franck MAUBERT
mars 2013
Novembre Basque
Franck Maubert
Sofitel Biarritz Le Miramar Thalassa sea & spa
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Jean-Christophe RUFIN
janvier 2013
Trois jours avec Graham Greene
Jean-Christophe Rufin
Sofitel Legend Metropole Hanoi
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Hervé HAMON
décembre 2012
Cinquième jour
Hervé Hamon
Sofitel Hamburg Alter Wall
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Gilles MARTIN-CHAUFFIER
novembre 2012
Week-end à Vienne
Gilles Martin-Chauffier
Sofitel Vienna Stephansdom
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Fouad LAROUI
octobre 2012
Ce qui ne s'est pas dit à Bruxelles
Fouad Laroui
Sofitel Brussels Europe
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Tatiana DE ROSNAY
septembre 2012
Bel-Ombre
Tatiana de Rosnay
Sofitel So Mauritius
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Patrick CHAMOISEAU
décembre 2011
L'Ultime sourire de l'Antillaise
Patrick Chamoiseau
Sofitel Paris le Faubourg
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Olivier WEBER
novembre 2011
Le Marcheur du Danube
Olivier Weber
Sofitel Budapest Chain Bridge
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Claude SERILLON
octobre 2011
On
Claude Sérillon
Sofitel Essaouira Mogador Golf & Spa
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Frédéric VITOUX
septembre 2011
Le Masque et le dinosaure
Frédéric Vitoux
Sofitel New York
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Denise BOMBARDIER
juillet 2011
La Femme qui aimait les îles
Denise Bombardier
Sofitel Bora Bora Marara Beach & Private Island
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Benoîte GROULT
juin 2011
Le Jour où je suis devenue vieille
Benoîte Groult
Sofitel Munich Bayerpost
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Denis LABAYLE
mai 2011
Le Concert luxembourgeois
Denis Labayle
Sofitel Luxembourg Le Grand Ducal
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Tahar BEN JELLOUN
avril 2011
Un pigeon à Amsterdam
Tahar Ben Jelloun
Sofitel Legend The Grand Amsterdam
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Philippe BESSON
mars 2011
Brève rencontre à Londres
Philippe Besson
Sofitel London Saint James
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Patrick POIVRE D'ARVOR
février 2011
La Mort atroce de Victor Hugo
Patrick Poivre d'Arvor
Sofitel Luxor Winter Palace
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Neil BISSOONDATH
décembre 2010
Good morning, monsieur Roussin
Neil Bissoondath
Hôtel Scribe Paris
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Daniel ARSAND
novembre 2010
Rencontres strasbourgeoises
Daniel Arsand
Sofitel Strasbourg Grande Île
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Gonzague SAINT BRIS
octobre 2010
Mais où est donc passée l'horloge du désir?
Gonzague Saint Bris
Sofitel Fès Palais Jamai
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Pierre VAVASSEUR
septembre 2010
Cherche-moi
Pierre Vavasseur
Sofitel Lyon Bellecour
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Jean-Marie ROUART
juillet 2010
La Fin d'un rêve bleu
Jean-Marie Rouart
Medina Essaouira Hotel Thalassa Sea & Spa
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Delphine DE VIGAN
juin 2010
Week-end en amoureux
Delphine de Vigan
Sofitel Marseille Vieux Port
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Eduardo MANET
mai 2010
La Fiancée de la mer
Eduardo Manet
Sofitel Agadir RoyalBay Resort
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Akli TADJER
avril 2010
Retour aux sources
Akli Tadjer
Sofitel Algiers Hamma Garden
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Catherine ENJOLET
mars 2010
Au balcon du ciel
Catherine Enjolet
Sofitel Rome Villa Borghese
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Yasmina KHADRA
février 2010
Holm Marrakech
Yasmina Khadra
Sofitel Marrakech Palais Impérial
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