La nouvelle


Au balcon du ciel


CATHERINE ENJOLET


Sofitel Rome Villa Borghese


Catherine ENJOLET


Au balcon du ciel

On ne sait jamais quelle surprise nous réserve le passé.

 

1

On rencontre son destin sur les chemins que l’on prend pour l’éviter. Des clameurs montent de la nuit. Mes pensées s’éparpillent. Les cloches retentissent, font résonner les douze coups de minuit. Le ciel pétille. Feux d’artifice sur la ville. L’horizon s’embrase. Rome vue du ciel. 1er janvier sur la terrasse de ma chambre d’hôtel. Des brassées de confettis multicolores tourbillonnent jusqu’au sol. Rome. Pourquoi ce choix de passer seule, ici, la nouvelle année ?

Les feux crépitent. Le sommet des collines rougeoie. Des rires, des éclats de voix animent la nuit. Des odeurs de terre montent du parc de la Villa Médicis. Rome pour oublier Paris ? Faire le point ? Marquer un changement pour mes quarante ans ? Mon regard cherche à tout saisir, tout retenir. Instant unique. J’ai le cœur par-dessus les toits.


Catherine ENJOLET

Les éclats illuminent en gerbes les hautes façades, projetant des lueurs irréelles. Théâtrales. Mise en scène céleste… Je sens à peine le froid piquant de la nuit. Des clameurs montent des quartiers, des places en fête qui célèbrent les premières heures de l’année. La ville applaudit. Des chants, des langues étrangères de touristes qui s’interpellent parviennent çà et là. Des vœux se précipitent dans ma tête. Que l’instant surtout ne s’arrête pas ! Apprendre à vivre le présent. L’écho des églises se répand. Jouir de ce qui s’offre… Que les carillons des clochers qui s’enchaînent tiennent leur promesse. Le bonheur cogne. L’horizon s’illumine, s’approfondit, sans limites. La ville fourmille à mes pieds. J’ai le regard du bon Dieu. Retenir le moment. Ici et maintenant. Fleurs et coupes de fruits décorent la chambre qui s’ouvre sur la terrasse. Seau à glace et carte de vœu de la direction occupent des tables basses : Felice anno nuovo de la Direction. « Année nouvelle. » C’est bien ça ! Le vœu d’une année différente. Lâcher prise. En finir avec les pressions. Me retrouver. « Il faut s’appartenir pour se donner », m’avait dit mon amie, « offre-toi un break. » Une nouvelle année, oui, inattendue comme cette nuit. Pétillante comme la coupe de


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champagne que je porte à mes lèvres. Invitation à demain. À l’aube qui se prépare. Aux jours à parcourir la ville. À se laisser surprendre à chaque détour de rues. Dédale éternel. Nuit du 1er janvier comme un rêve. Une chambre à soi. Féerie au rendez-vous avec moi-même. Au balcon du ciel.

Je retiens mon souffle. L’émotion au bord des lèvres. Mon cœur bat à tout rompre comme lorsque quelque chose se prépare. Les éclats s’accélèrent, métamorphosent la ville. Intemporelle.

Pourquoi Rome ?

Hasard ?

L’ironie du sort nous mène souvent sans savoir où nous devons aller.

 

2

Sous le ciel bleu intense, de belles Italiennes portent leurs long manteau de fourrure et lunettes noires. Plein soleil. Dans le petit


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matin calme, je descends des hauteurs par les rues pavées vers la piazza di Spagna. J’ai refusé le plan et les indications aimables du concierge. Je veux me laisser aller au plaisir des rues, suivre librement mes choix. Grazie mille. Prendre à gauche, tout droit ? Ne rien décider ni contrôler. Me laisser guider par moi. Comme ça. Je marche du pas assuré de quelqu’un qui sait où il va. Je surprends mon reflet dans les vitrines. Où est-ce que je vais « comme ça » ? Mes pas résonnent. Je choisis les rues sombres ou le côté soleil ? Dans le silence des ruelles vides, je m’entends avancer, pas à pas. Vers quoi ? Sur les pavés, mon ombre m’accompagne suivie des pigeons qui roucoulent çà et là. Du linge claque aux fenêtres, des draps comme des voiles. Je lève la tête vers les façades. J’aime surprendre les habitants aux fenêtres. J’observe ce qui m’entoure comme à la recherche d’un signe.

Un signe ?

« Rome te va bien, ocre et terre de Sienne sont tes couleurs de blonde vénitienne », avait apprécié mon amie qui enviait mon séjour. Je choisis les rues comme on choisit de se souvenir.


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Passé et présent se confondent, indiscernables. Les millénaires se conjuguent. Mirage des rues. Chaque passant voit ce qu’il regarde. L’heure matinale incite mes pas vers le marché. Je trouve toujours, sans chercher, les places animées. Piazza Navona… bellissima ! Il suffit de suivre les dames à panier, de tendre l’oreille du côté des rumeurs, des appels. Par là… voilà !… Les étalages du Campo dei Fiori se déploient jusqu’aux terrasses des cafés tout autour. Les touristes photographient. Retiennent frénétiquement les images. Saisissent la lumière. Le temps. Devant les fontaines, des musiciens invitent à ralentir encore le pas. Des sourires s’échangent. Des gestes. Des bravos. Des mots. Toutes les langues, par bribes, se font entendre. Les nationalités, les âges se côtoient, se croisent. L’eau discrète de la fontaine souligne, légère, les silences. Des clochers ponctuent l’instant. Je retiens mon souffle. Je ne sais pas pourquoi.

Couleurs des éventaires de fruits. Musique. Parfum des étals de fleurs. Voix des marchands offrant au passage prosciutto, parmigiano, tout se mêle. Vertige. Sens dessus dessous. Je peux rester immobile, me laisser emporter par les flots de vie.


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La lumière, le mouvement s’intensifie, étourdit. Je veux tout voir. Rome inépuisable. Tout sentir. Marcher aussi vers le Forum. Là où la ville s’écarte, large, ouvre sa mémoire. Personne du côté des vestiges. Silence. Ni klaxon ni moteur ; le tumulte se tient à distance. Les chats, de toute part, règnent sur les strates offertes au regard. Fouilles à ciel ouvert. Entrailles immenses. Intimes et impudiques. De rares ombres glissent, gardiennes des pierres. Le temps bat. Palpable. Là et ailleurs. Étale. Les dalles, les murs, les failles, les colonnes racontent. Intarissables. Récits millénaires. Universels. Aux premiers groupes tardifs de touristes, déjà je m’éloigne. Je suis mes propres pas, je sillonne les rues comme si, à nouveau, j’allais quelque part.

 

Je me tiens à distance des guides, des masses audioguidées qui foulent lourdement les pavés. Le calme des ruelles n’est jamais loin. Les mouettes miroitantes virevoltent, attirent vers le fleuve. Comme dans toutes les villes, je retrouve toujours, à un moment, les rives pour suivre instinctivement les berges, pour


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m’asseoir un instant comme on fait une pause du côté de chez soi, naturellement.

Je me laisse diriger par l’appel des mouettes le long du Tibre. Près du ponte Vittorio, je ne perçois plus que leurs cris, assourdissants. Traverser ? J’hésite. « Tu pars seule ? » s’étaient étonnés mes proches en me voyant préparer mon départ. « Avec moi », m’étais-je entendue rectifier, sans y penser. Quelques jours, oui. « Comme ça. » Pour rien. Sans savoir. Sans programme. Juste pour le plaisir. Sans horaire. Au gré des envies, les miennes. Au bras du hasard. À l’approche du Vatican, je me détourne des flots de touristes, des cars qui encombrent les rues, bouchent l’horizon, masquent les façades. Je ris toute seule de me sentir libre. Qu’importe l’heure, j’ai oublié ma montre. J’avance, sourire aux lèvres, au rythme de mes désirs, des « ça me tente ». Les « il faut », « je dois », je voudrais les laisser derrière moi. Les contraintes, les agendas remplis, les exigences et les défis, fini ! Seul maître à bord. Moi-même pour toute boussole. Le bruit des ateliers d’artisans me rappelle que – ça y est – je suis dans le quartier qui me plaît, sans l’avoir cherché. Le vrai quartier des habitants qui y


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vivent, des commerçants qui habitent au-dessus ou les arrière-boutiques, les habitués qui s’interpellent, les brocanteurs, les artistes qui animent les rues, les voisins qui promènent leur chien.

Je tressaille. Je tremble soudain. La silhouette qui me croise me happe sur son passage. Tétanisée, j’ai la tête vide. À peine frôlée, je reste pétrifiée. Des passants me bousculent. Je ne sais plus où je suis. Je sens qu’il faut que je me retourne. Que je rattrape la silhouette. Vite ! Réagir. La suivre. Courir… Son parfum. Sa démarche incertaine. J’ai mal à la tête. C’est elle ! J’ai le visage en feu. Mon regard se brouille. La rue s’assombrit. Je ne veux pas la perdre de vue, j’ai reconnu sa chevelure, sa rousseur comme personne. Je suffoque. J’ai peur de tomber. Je voudrais retrouver le repère des mouettes. Les ruelles ne laissent pas passer le ciel. Je voudrais entendre mes pas. C’est bien moi qui marche. J’avance de travers. C’est elle !

Ma mère.


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3

J’ai du mal à la suivre. La silhouette se faufile entre les passants. Elle est passée comme un souffle. Une fulgurance. J’accélère le pas pour ne pas la perdre. Je m’affole. Je voudrais m’arrêter, me ressaisir. Il faut que je la dépasse, que je regarde son visage, que… La silhouette a disparu entre les piliers d’un porche. Des cloches, soudain, carillonnent à pleine volée. Des pigeons s’envolent des marches d’une église en retrait qu’on ne remarque pas. « Tu n’as jamais fait le deuil », m’a-t-on trop souvent reproché. L’église est sombre. Je distingue mal. Une femme en noir arrange les bouquets. Des petits bruits font tinter le silence. Parfum d’encens. Je cherche à rejoindre la silhouette frêle. J’ai fait le signe de croix machinal. Le calme est pesant. Ça cogne dans ma poitrine. Je me dirige vers Marie, toujours, dans une église. Le reflet des vitraux hypnotise. M’approcher de la silhouette. Juste un instant, voir ses traits. Je voudrais avancer, je ne bouge pas. Je voudrais que quelqu’un lui parle. Qu’elle fasse entendre sa voix. Celle qui me revient dans les rêves. Que j’entends la nuit. Les mots que le sommeil délivre ; tous ceux qu’on aurait voulu dire.


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Sur le prie-Dieu, mes mains tremblent. La gorge serrée, je respire mal. Des sœurs s’activent autour des ornements, redisposent bancs et chaises. Quelqu’un prie, tout près. Prier ? Pas le genre de ma mère. Ça l’énerverait. Pourquoi vouloir ce qu’on n’a pas ? Mon métier de monteuse ne me donne pas tous les pouvoirs ! Sa voix ironisait quand elle me regardait travailler dans le noir de ma salle de montage. Des portes grincent. Une femme arrange des bouquets de l’église, dégage le parfum sucré des lys. Si mon métier me permettait d’organiser les films à mon gré, la vie, ce n’est pas du cinéma, reprochait ma mère, on ne repasse pas les images à l’envers ! Refaire notre histoire ? Il fait sombre, semble-t-il, vers le chœur. Les bruits ont cessé. Bruissements et chuchotements. Remonter le scénario, décider du passé, du présent ? Petite, je voulais être illusionniste ou bien magicienne, n’importe quoi pour l’étonner, pour qu’elle soit fière, ma mère. À tout prix, lui plaire. Ça l’impressionnait, dans l’obscurité, les images qui défilaient en flash-back ? J’accélérais, rembobinais à toute vitesse, marche arrière. Même les morts, avec moi, se relevaient ! Elle se


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moquait, se lassait, brutalement parfois s’en allait. Je m’acharnais pour un regard d’elle. Un geste. Un mot simplement peut-être. Un je t’aime. Reste !…

Sur quoi on pleure ? J’ai titubé, le jour de son enterrement, derrière son cercueil. Ivre de chagrin. J’ai entendu mes sanglots résonner comme dans un cauchemar.

Je rouvre les yeux. L’église est paisible. Silence. Je n’ai plus mal. Mon regard fouille tout autour, vacille comme les flammes multicolores des bougies de photophores. Des moineaux pépient à l’entrée de l’église. Plus de mouvement devant l’autel. Rien. Les paroissiennes sont parties. Plus d’ombre autour des cierges. Toute silhouette s’est évanouie. Je frissonne, j’ai froid. Le mirage se dissipe. Mère et chimère. C’est fini. Je peux partir. Je me sens libre. Ai-je jamais pleuré ma mère ou celle que j’aurais voulu avoir ? La porte de la sacristie bat dans le silence de l’église. Se referme sur le vide.


Catherine ENJOLET

4

La lumière est intense. Le soleil me surprend. Le bruit de la rue saisit. La vie est là. Palpable. L’heure sonne au clocher. Des groupes chahutent, des jeunes ont gardé chapeaux et cotillons du réveillon et embrassent les filles à la porte des bars. Ciao bella ! Je reçois des serpentins au passage. Je souris. Des vœux d’année nouvelle. Anno nuovo. Si ! Je réponds aux saluts. Des groupes trinquent devant des terrasses, Chianti ! Une horloge aigrelette insiste comme pour rappeler au présent. À maintenant. Je remonte vers la Villa Médicis, contourne vers les hauteurs du parc Borghese. J’ai envie de respirer des odeurs de terre. De pins. Passer ma main au passage, çà et là, sur l’écorce des arbres. Repérer les premiers bourgeons. Entendre des rires d’enfants. M’asseoir tout près des cygnes au bord du lac ou prendre un vélo, peut-être. Pédaler à toute vitesse. Explorer les allées, exaltée comme, petite fille, je m’imaginais au volant de ma vie. Je choisis de remonter par la via del Corso scintillant des guirlandes de fête, le cours aux vitrines étincelantes envahi de promeneurs, d’amoureux, de familles endimanchées. Des touristes cherchent, dans toutes


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les langues, à se repérer entre Vatican, Panthéon ou Forum. Au carrefour des dieux et des hommes. Les circuits guidés tournent autour des édifices, parcourent l’Histoire, le meilleur et le pire, indissociables, fascinent. Les visites retracent les récits sacrés ou profanes, confondent les temps, les croyances. Instantané de la mémoire. Passé/plus-que-présent. J’ai hâte de retrouver ma chambre. Transat sur la terrasse. Panorama jusqu’aux collines. Ai-je choisi l’hôtel pour ses chambres avec vue, pour l’horizon libre ? Pour ses salons feutrés, au contraire, sa bibliothèque autour de la cheminée ? Distance et rapprochement à la fois. C’est bien ça. On fuit souvent pour se retrouver. Ai-je rencontré ce que j’ignorais chercher ? Hasards et coïncidences pour me libérer. Renoncer à l’idéal. À l’idée que l’on se fait du bonheur pour enfin l’inventer. Au loin, la lumière s’ouvre par-delà les vestiges, les monuments, les légendes. Tout s’éclaire. J’avance, tranquille, vers la confiance inestimable que l’on doit à la vie. Comme tout passant, je marche, pas à pas, sur les traces d’un ordre qu’on ne s’explique pas… J’accepte. Plus rien n’est pareil. Des enfants ont lâché des ballons bleus dans le ciel. Leurs cris suivent, joyeux.


Catherine ENJOLET

Lâcher prise ?

Oui.

Je remonte la colline.

Légère.


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